L'arabe face au grec (5) : Les décennies décisives (fin de l'époque omeyyade) (fin)

Selon al-Kindī, c’est le gouverneur ‘Abd Allāh qui décida en 705/706 d’imposer l’arabe comme langue exclusive de la chancellerie centrale, dans le prolongement d’une politique amorcée sous son père le calife ‘Abd al-Malik. Son prédécesseur immédiat, son oncle ‘Abd al-‘Aziz, aurait déjà commencé à « épurer » sa haute administration en 705, remplaçant, à la tête du diwān, le chrétien Athanasios par le musulman Ibn Yarbū‘ al-Fazari. L’Histoire des Patriarches donne une version très orientée de cette politique en la mettant sur le compte d’une haine des chrétiens de la part du fils du gouverneur al-Aṣbaġ. Ce récit ne doit pas être pris à la lettre ; derrière la volonté chez son auteur de confondre sciemment arabisation et islamisation, se décèle une étiologie chrétienne de la politique menée sous ‘Abd al-Malik. C’est en effet sous ce calife que l’on voit apparaître, dans le maillage institutionnel de l’Égypte, les premiers hauts fonctionnaires musulmans, phénomène qui s’accentue durant la troisième décennie du viiie siècle.

On notera que ces musulmans font preuve d’une mobilité qui contraste avec la situation de mise à l’époque byzantine. Elle s’explique par l’absence totale de lien entre cette nouvelle fonction publique arabe et la propriété foncière, contrairement à l’époque antérieure. ‘Umar Ier n’avait pas souhaité que les soldats soient attributaires de lots de terre dans les pays conquis. Cette décision permettait d’éviter des confiscations de terre qui auraient mécontenté les locaux ; elle maintenait les conquérants dans un statut strictement militaire nécessaire pour la poursuite de la conquête ; enfin, elle retardait toute adultération de l’esprit de la culture arabe qui, pour paraphraser le calife, résidait dans le maniement des armes et non des charrues. Quelques décennies après la conquête, cette décision prenait une nouvelle dimension : elle permettait de disposer de fonctionnaires mobiles à souhait, non affidés à des intérêts locaux.

En même temps que l’administration s’arabise, on saisit des continuités qui ne doivent pas nous faire trop exagérer la rupture qu’a constituée l’arabisation des cadres : les Arabo-Musulmans continuent à porter le gentilice Flavius et des épithètes honorifiques byzantines. Le régime arabe n’a pas souhaité faire table rase de l’ancien système, surtout quand celui-ci atténuait l’impression de rupture que cette arabisation des cadres administratifs pouvait nourrir dans la population.

L’autre stratégie, autrement décisive, était de ne pas bousculer trop brutalement les habitudes linguistiques des populations. Le personnel arabophone devait pour cela être aussi expert dans la langue et l’écriture grecques – formation qu’attestent un grand nombre d’exercices d’écriture sur papyrus –, ce qui ne les empêchait pas d’avoir de plus en plus recours à l’arabe, qui commence à pénétrer certains genres documentaires.

L’arabe est encore fortement limité à la sphère administrative. Mais, à partir du viiie siècle (surtout dans sa seconde moitié), les Arabo-Musulmans se font beaucoup plus visibles dans le pays, soit comme marchands, soit comme agriculteurs. Ce phénomène inévitable a même été encouragé, d’après Maqrīzī, pour répondre aux révoltes croissantes dans la population, entraînées par une fiscalité trop lourde, en multipliant les mariages avec des chrétiennes et ainsi les conversions. En tout cas, les Arabo-Musulmans s’intègrent désormais en profondeur dans le tissu social du pays conquis.