Babel sur le Nil : multilinguisme et multiculturalisme dans l'Égypte de l'Antiquité tardive (2)

L'égyptien face au grec

Après avoir examiné l’an dernier l’impact des conquêtes sassanide et arabo-musulmane sur le grec et ses conditions d’usage en Égypte, cette année sera consacrée aux rapports complexes du grec et de l’égyptien durant l’Antiquité tardive et le début de l’époque médiévale (IVe-VIIIe s.). C’est la question la plus intéressante touchant au multilinguisme de l’Égypte : comment ont pu cohabiter sur la longue durée la langue grecque, imposée à la faveur de la conquête gréco-macédonienne (332 avant J.-C.) par la dynastie des Ptolémées, et le substrat égyptien, autrement dit la langue parlée par la population et qui revêtit, sur le millénaire allant de la conquête d’Alexandre à celle des Arabes, plusieurs écritures (hiéroglyphes, hiératique, démotique, puis copte) ?

La période envisagée est encadrée par la fin de l’ancienne culture égyptienne, qui voit, avec l’émergence du christianisme, le développement de l’écriture copte (égyptien noté avec des lettres grecques), et l’avènement de l’arabe qui va peu à peu laminer le grec puis marginaliser le copte. L’étude des rapports entre grec et égyptien nous permettra de démêler les fils d’une triple histoire :

  1. Comment et pourquoi la culture égyptienne, après avoir perdu son ancienne écriture et abandonné la religion de ses ancêtres, va-t-elle se réinventer une écriture dans un monde désormais christianisé ? L’Antiquité tardive voit l’émergence d’autres écritures liées au christianisme (syriaque, éthiopien, arménien, géorgien, albanien), mais nulle autre province ne permet mieux que l’Égypte de suivre, grâce aux papyrus, le développement de ces nouveaux alphabets et les conditions de leur pratique au quotidien.
  2. Comment grec et copte vont-ils coexister ? Les sources papyrologiques et littéraires nous montrent sur le vif comment se sont dessinés des domaines de compétence dans lesquels chacune des langues exerçait une sorte de monopole et comment chacune a pu interférer – volontairement ou non –sur l’autre (alternance codique, emprunts, calques, erreurs, etc.).
  3. Comment enfin la cohabitation entre grec et copte va-t-elle aboutir à une situation de concurrence qui verra le renversement du rapport entre les deux langues, celle des conquérants et celle des conquis ? Les papyrus permettent de suivre l’ascension du copte qui, de langue tolérée, cantonnée au domaine privé, va finir par devenir une langue multifonctionnelle (apte notamment à la rédaction des contrats) et grignoter peu à peu les domaines où le grec avait l’exclusivité jusqu’à ce que ce dernier, sous la double pression du copte et de l’arabe, disparaisse définitivement de la terre d’Égypte où il avait fait briller les feux de l’hellénisme pendant plus d’un millénaire.