Peut-on apprendre sans conscience ?

Les effets d'amorçage subliminal sont généralement brefs et s'évanouissent en quelques centaines de millisecondes, ce qui a conduit Lionel Naccache à proposer une formule simple, sinon caricaturale : « L'inconscient est structuré comme une exponentielle décroissante ». De fait, une décroissance exponentielle des effets d'amorçage est attestée dans divers paradigmes de présentation subliminale ou préconsciente. Cependant, la disparition rapide des représentations non-conscientes de la mémoire de travail ou de la mémoire iconique n'exclut pas que celles-ci entraînent des modifications plus durables des circuits concernés, par exemple sous forme de changements des poids synaptiques.

Un stimulus non-conscient peut-il donc conduire à des apprentissages durables? Nous avons volontairement écarté de cette discussion le vaste domaine de l'apprentissage implicite, dans lequel les participants sont bel et bien conscients des stimuli, même s'ils paraissent ignorer les relations temporelles ou spatiales qui les associent entre eux. Dans la littérature expérimentale sur la perception subliminale, il reste alors bien peu de résultats en faveur d'un apprentissage sans conscience. Cependant, quelques expériences récentes de Takeo Watanabe et ses collaborateurs suggèrent que la répétition massive de stimuli présentés sous le seuil de conscience peut effectivement conduire à un apprentissage perceptif (Tsushima, Seitz & Watanabe, 2008 ; Watanabe, Nanez & Sasaki, 2001). Dans ces expériences élégantes, un stimulus constitué de multiples points en déplacement est biaisé afin qu'une direction particulière de mouvement soit présentée plus fréquemment que les autres. Lorsque seulement 5 % des points sont en mouvement cohérent, ce biais est indétectable, même après des milliers d'essais. Toutefois l'exposition répétée des sujets à un tel stimulus conduit à une amélioration significative des performances de détection et de catégorisation, et ce uniquement pour la direction qui a été ainsi entraînée.

En s'appuyant sur des variantes de ce paradigme, Seitz et Watanabe (2005) avancent une théorie selon laquelle le stimulus non-conscient bénéficie de la présentation concomitante d'un signal de renforcement conscient. De façon surprenante, l'apprentissage d'un stimulus non-pertinent pour la tâche est meilleur lorsque ce stimulus n'est pas perçu consciemment que lorsqu'il franchit le seuil de conscience - sans doute parce que, dans ce dernier cas, le sujet déclenche des processus actifs d'inhibition stratégique.

Des expériences complémentaires de Matthias Pessiglione (2007, 2008) précisent les conditions de l'apprentissage non-conscient. Un stimulus visuel masqué peut conduire à un conditionnement opérant, biaisant les réponses motrices, s'il est apparié à un renforcement conscient. Inversement, un signal de motivation masqué, présenté avant l'essai, même s'il demeure non-conscient, module la réalisation consciente d'une tâche d'effort moteur. Dans toutes ces expériences, toutefois, le sujet fait toujours un effort conscient, et soit le stimulus, soit le signal de renforcement sont clairement perceptibles. Il n'existe, pour l'instant, aucune preuve d'un apprentissage non-conscient qui s'effectuerait entièrement à l'insu du sujet. En bref, les formes d'apprentissage subliminal qui ont été identifiées jusqu'à présent ne ressemblent aucunement à la vision naïve d'un apprentissage sans effort, par simple exposition passive à des stimuli en dessous du seuil de conscience, voire même durant le sommeil - toutes ces idées sont vraisemblablement à classer au rang des « neuro-mythes » !