Colloque organisé conjointement avec les Prs Anne Cheng et Henry Laurens.

En juin 2019 s’est tenu au Collège de France un colloque international intitulé « Historians of Asia on political violence ». Il a réuni d’éminents historiens de l’Inde, du Japon, du Vietnam et de la Chine qui ont traité et discuté de divers aspects et événements emblématiques de la violence politique dans ces pays d’Asie. Il a paru intéressant et souhaitable d’étendre ces discussions à ce qu’il est convenu d’appeler le « Moyen Orient ».

Dans l’imaginaire européen subsistent encore des relents de l’orientalisme dénoncé par Edward Said, avec à la clé une dichotomie implicite entre, d’un côté, un « Moyen-Orient » volontiers perçu comme le terrain par excellence de la violence politique, voire comme le foyer de fanatismes congénitalement dressés contre toutes les valeurs les plus chères à l'Occident et, de l'autre, un « Extrême-Orient » où tout ne serait qu’ordre et beauté, luxe, calme et prospérité. Or, ces deux représentations opposées relèvent pourtant d’un même type de fantasmagorie dont il s’agira de montrer le caractère anhistorique et idéologique.

Le colloque de 2019 avait déjà tenté de montrer l’illusion d’optique et les préconceptions orientalistes qui font encore croire à une Chine « harmonieuse », à un Japon « esthétique » ou à une Inde « non violente ».  À l'inverse, l’Orient arabe apparaît aujourd’hui comme une « terre de sang » d’où rayonne la violence sous forme de terrorisme dans les autres régions du monde. Les événements récents montrent bien que ce n’est pas une réputation usurpée. Pourtant la violence n’est pas innée dans cette région, elle est le produit de toute une série de facteurs.

Le premier est l’intégration de l’espace allant de la Méditerranée à l’Inde dans le système politique européen puis occidental depuis le dernier tiers du XVIIIe siècle. On se trouve ainsi dans un jeu permanent d’ingérences et d’implications de la part des acteurs régionaux et internationaux.

Le second est la constitution de l’État moderne censé s’appuyer sur une nation unifiée ne prenant pas en compte, au moins dans le discours, des compositions multiples des sociétés : tribus, ethnies, communautés religieuses. Ces dernières ont tendance à devenir des acteurs dans le grand jeu des ingérences et des implications.

Le troisième est le rôle des grandes idéologies mobilisatrices depuis le XIXe siècle : libéralisme, nationalisme, socialisme, islamisme. Toutes ont tenté de s’imposer par la force en jouant sur la disqualification des autres forces en compétition.

Le quatrième est le rôle de l’économie de rentes, en particulier de la rente pétrolière qui tente d’affranchir l’État de la société. De petits États peuvent devenir de grands acteurs mondiaux grâce à leur puissance financière, redéfinissant ainsi la notion de soft power.

La convergence de l’ensemble de ces facteurs aboutit à la constitution de systèmes autoritaires de plus en plus conservateurs (défenseur de la stabilité) et kleptocratiques jouant sur l’antiterrorisme pour justifier la répression des oppositions. On se trouve devant l’inachèvement de l’État qui, en cas de révolution, se disloque au profit de milices représentant des groupes ayant des projets divers allant du brigandage mercenaire au millénarisme le plus violent. Il en résulte un exode continu de réfugiés à destination des sociétés européennes, elles-mêmes perturbées par les projections des conflits de la région sur leurs propres sociétés.

Or, ce diagnostic porté sur l’Orient « moyen » n’épargne pas totalement l’Orient « extrême » qui donne à première vue l’impression d’un monde relativement moins agité et plus prospère. Il faut toutefois se demander à quel prix certains poids lourds de la région, à commencer par la Chine, maintiennent sur leur population, notamment leurs minorités, un semblant d’ordre et de stabilité.

Ayman Baalbaki, Janus Gate, 2021, technique mixte, 4,85 x 11 x 2,9 m.

Photo by Federico Vespignani © LVAA

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