Publié le 13 mars 2026
Actualité

L’Arche d’alliance, symbole politique en Éthiopie

Éclairages

Un sujet d'actualité scientifique éclairé par une chercheuse ou un chercheur du Collège de France.

Matteo Bächtold - © Patrick Imbert, Collège de France.

Dans les textes bibliques, l’Arche d’alliance représente la présence du dieu d’Israël au sein de son peuple. Objet mystérieux et insaisissable, elle s’est transformée au fil des siècles en un puissant symbole politique, au fondement du discours de certaines identités collectives et de plusieurs régimes. C’est notamment le cas en Éthiopie où, depuis le Moyen Âge, l’Arche est un élément clef du discours théologique et politique du pays, au point de devenir le centre d’un des récits populaires le plus important de la guerre du Tigré, conflit qui a dévasté le nord de l’Éthiopie de 2020 à 2022.
Rencontre avec Matteo Bächtold*, chercheur en théologie au Collège de France.

L’histoire éthiopienne de l’Arche d’alliance – le coffre où, selon la Bible, seraient conservées les Tables de la Loi remises à Moïse sur le mont Sinaï – commence là où la Bible la laisse : dans le temple de Jérusalem. Récit épique du XIVsiècle, le Kebra Nagast, qui signifie « Gloire des rois », raconte comment Ménélik, fils naturel de Salomon, roi d’Israël, et de la reine de Saba, aurait, avec d’autres jeunes gens, transporté l’Arche depuis Jérusalem jusqu’à la ville d’Aksoum, en Éthiopie. Par ce geste, il emportait avec lui non seulement un objet de culte, mais l’élection divine de la lignée royale elle-même. Cette fiction théologico-politique fonde la légitimité de la dynastie salomonide qui dirige l’Éthiopie jusqu’en 1974, et érige sa population chrétienne en nouveau peuple élu : « Par ce transfert mythique, l’histoire du peuple élu de la Bible hébraïque est passée des Hébreux aux Abyssiniens, le premier nom donné aux habitants de l’Éthiopie », note Matteo Bächtold. Ce récit important va fonder les imaginaires politiques de l’Éthiopie orthodoxe moderne.

Aux origines d’un mythe national

Ce récit n’a rien d’un folklore marginal, mais constitue l’origine du roman national éthiopien. L’Arche d’alliance devient un pilier central du christianisme éthiopien, dont chaque église possède un tabot, une réplique de l’Arche. « Si l'on prend le tabot d’une église et qu’on le déplace ailleurs, c’est l’église elle-même qui se déplace », explique le chercheur, soulignant l’importance de cet objet de culte. Cette théologie spécifique s’ancre dans une tradition chrétienne « judaïsante », marquée par le respect du sabbat, des jeûnes bibliques et l’importance des figures de l’Ancien Testament. L’Éthiopie ne se conçoit pas seulement comme chrétienne, mais comme la terre des descendants du peuple avec qui le dieu biblique s’est allié au Sinaï.

La centralité de l’Arche d’alliance d’Aksoum, qui, selon l’Église éthiopienne, sert de modèle à toutes les autres, culmine sous le règne d’Haïlé Sélassié Ier, empereur d’Éthiopie de 1930 à 1974. Ce dernier fait construire dans la ville une cathédrale dédiée au culte de l’Arche, renforçant ainsi l’idée qu’Aksoum serait la nouvelle Jérusalem. Le projet relève d’un effort conscient d’inscrire l’Éthiopie dans la continuité biblique aux yeux des nations occidentales afin de l’affirmer comme État souverain légitime. « Haïlé Sélassié était très doué pour déployer un langage symbolique qui puisse parler tant aux Occidentaux qu’aux Éthiopiens, chacun dans leur propre univers référentiel », souligne Matteo Bächtold. Le mythe ne s’est toutefois pas effondré avec la monarchie en 1974, il structure toujours des discours contemporains dans le contexte des conflits ethniques qui ravagent actuellement l’Éthiopie. L’imaginaire de l’Arche a notamment été réactivé dans les relectures théologiques du massacre d’Aksoum, moment clef de la guerre du Tigré entre 2020 et 2022.

En novembre 2020, au début des affrontements entre le gouvernement fédéral éthiopien et les forces indépendantistes du Tigré, un massacre de civils est perpétré dans la ville d’Aksoum. Des troupes érythréennes, alliées à l’armée fédérale éthiopienne, pénètrent dans la ville, pillent les infrastructures, et tuent plusieurs centaines de personnes. Ce massacre, resté longtemps ignoré des médias internationaux en raison du blocus imposé sur la région, a pourtant marqué un tournant symbolique dans le conflit.

L’Arche d’alliance dans les conflits contemporains

Rapidement, une rumeur a commencé à circuler parmi les habitants d’Aksoum selon laquelle l’objectif premier de l’assaut sur la ville n’était pas le pillage et le massacre, mais le vol de l’Arche d’alliance, conservée selon les fidèles dans une chapelle du centre-ville. Les civils tués auraient ainsi trouvé la mort non en tentant de fuir ou de résister à l’invasion, mais en se précipitant pour protéger la chapelle. Pourtant, Matteo Bächtold observe qu’« aucun signe ne montre que la chapelle de l’Arche a été un objectif militaire, aucun assaut n’a été lancé sur elle ». Selon le chercheur, ce récit, devenu depuis la version officielle des événements pour les habitants d’Aksoum, est une théologisation du massacre, qui relève ce qu’il désigne comme une « rhétorique de la victoire paradoxale ». « Il s’agit de transformer une défaite en une victoire au moyen d’une relecture des événements à la lumière d’éléments fictifs qui servent de clef de compréhension pour inverser la valeur des choses », explique Matteo Bächtold. Dans le cas du massacre d’Aksoum, cette clef est l’intention des forces érythréennes de voler l’Arche d’alliance, qui fait de leur invasion de la ville un échec, et des civils exécutés des martyrs héroïques défendant l’objet de l’Alliance que Dieu leur a donné en gardiennage.

Ce discours s’inscrit dans le mouvement plus large pour l’indépendance de la région du Tigré où se trouve Aksoum. En 2023, un schisme s’est produit conduisant à la partition entre l’Église orthodoxe éthiopienne et l’Église orthodoxe du Tigré. Matteo Bächtold y voit une conséquence directe de la lecture religieuse du conflit dont les rumeurs sur l’Arche participent : « Sans possibilité d’obtenir l’indépendance sur la carte politique, les Tigréens l’ont obtenue sur la carte religieuse ». Malgré la signature des accords de cessation d’hostilité à Pretoria en octobre 2022, le regard attentif sur les éléments religieux du conflit montre les fossés toujours grandissants qui se creusent entre les ethnies éthiopiennes.

Pour Matteo Bächtold, la force de l’Arche d’alliance ne réside pas dans son existence matérielle, mais dans sa capacité à porter des récits de légitimation et à asseoir une rhétorique de l’élection divine. Aksoum n’est d’ailleurs qu’un des multiples points d’ancrage de cette rhétorique qui se fonde sur la possession de l’Arche d’alliance, que l’on retrouve chez des communautés de l’Afrique du Sud au Japon en passant par la Papouasie. Le théologien insiste : « L’essence de l’Arche est d’être un mystère, une chose à laquelle on ne peut pas apporter de réponse définitive, mais que l’on peut pourtant mobiliser dans le débat public afin d’exprimer des idées politiques de façon narrative. » En cela, elle incarne un mystère instrumentalisé dans l’histoire longue de l’Éthiopie comme dans ses drames contemporains.

*Matteo Bächtold est doctorant en théologie sur la chaire Milieux bibliques du Pr Thomas Römer.