L'arabe face au grec (2) : La politique d'arabisation d'après les sources littéraires – la discrète montée de l'arabe au VIIe siècle – les premiers documents administratifs arabes et un texte (d)étonnant (SB VI 9576)

Si l’on en croit les sources littéraires, il faut attendre la fin du viie siècle pour que se mette en place une véritable politique d’arabisation. Le premier témoignage est dû à al-Balāḏurī : il concerne une décision prise en 693/694 par le calife ‘Abd al-Malik d’arabiser et d’islamiser les protocoles (estampilles apposées au pinceau sur la première des feuilles d’un rouleau). Comme l’Égypte continuait à fournir l’État byzantin en rouleaux de papyrus en échange de pièces d’or (les solidi) mises en circulation dans l’Empire omeyyade, l’empereur byzantin aurait alors menacé le calife de faire frapper des pièces d’or munies d’inscriptions infâmantes pour l’islam s’il ne revenait pas aux protocoles grecs. Ce différend aurait donc eu deux conséquences : le remplacement des solidi par les dinars et la substitution aux protocoles grecs des protocoles arabes avec la basmala. Mais ce récit a paru suspect, ne serait-ce que par l’existence d’un protocole gréco-arabe datant de 674 (P.Ness. III 60). Ce précédent a été néanmoins récemment remis en cause. Les plus anciens protocoles que nous connaissons contenant de l’arabe datent donc bien d’‘Abd al-Malik et confirment le récit d’al-Balāḏurī (à ceci près qu’ils ne sont pas uniquement arabes mais arabo-grecs).

La seconde décision, d’après les sources littéraires, est aussi le fait d’‘Abd al-Malik. Toujours selon al-Balādurī, il aurait ordonné en 700 que le grec, encore utilisé dans la chancellerie de Damas, soit remplacé par l’arabe. Ce texte, quoiqu’il ait servi à appuyer des généralisations sur l’arabisation de l’administration omeyyade dans son ensemble, ne concerne que la Syrie. Pour mesurer l’impact réel de ce processus d’arabisation, nous devons nous tourner vers les papyrus.

Ceux-ci donnent l’impression qu’il faut attendre le viiie siècle pour assister à une intensification de l’usage de l’arabe : nous n’avons, pour les soixante premières années de l’occupation musulmane, qu’une trentaine de papyrus arabes ou arabo-grecs (et aucun arabo-copte), dont nous avons entrepris l’examen dans ce cours. Ce sont :
a)     des textes administratifs (6 entagia, 1 quittance, 3 lettres administratives, 3 divers) auxquels j’annexe les protocoles gréco-arabes (11 sûrs) ;
b)     des textes juridiques (5 documents, presque tous des reconnaissances de dette) ;
c)     des textes privés (3 lettres familiales ou d’affaires).

C’est peu, ce qui montre une pratique encore discrète de l’arabe. Malgré leur rareté, le faciès de ces documents est suffisamment tranché pour caractériser cette pratique de l’arabe : ils sont en effet très majoritairement de nature administrative (et souvent bilingues) alors que les textes privés sont rares (et ne sont jamais bilingues). Et, malgré l’exception très ancienne du reçu gréco-arabe d’Abd Allāh b. Ğābir (SB VI 9576) daté de 643 et qui, après examen, n’en est pas vraiment une, ces textes administratifs se multiplient très spectaculairement sous ‘Abd al-‘Azīz b. Marwān (685-705), confirmant qu’une véritable politique d’arabisation de l’administration a été mise en place sous ‘Abd al-‘Azīz, en écho avec les décisions prises par son frère ‘Abd al-Malik au niveau du califat, comme nous l’avaient appris les sources littéraires. Cela ne signifie pas encore que l’administration soit vraiment arabisée.