Cours introductif (2) : Quelques définitions et mises en garde méthodologiques

Le traitement de ce sujet nécessite la définition préalable de certaines notions, assortie de mises en garde méthodologiques.

Le terme « multilinguisme » est en effet un mot ambigu, qui recouvre deux notions très différentes :
1)    le multilinguisme au niveau collectif, qui peut recouvrir plusieurs types de situations macro-linguistiques :
    a)     celle où l’usage de plusieurs langues est depuis longtemps la norme – situation qui n’est pas celle de l’Égypte,
    b)    celle où prévalent plusieurs variétés d’une même langue – ce fut pour une part le cas de l’Égypte dont l’égyptien a connu plusieurs dialectes, certains plus valorisés que d’autres et servant dans des usages écrits plus relevés,
    c)     celle où la colonisation a imposé une langue officielle devant coexister avec la ou les langues autochtones – l’Égypte fut dans cette position après la conquête grecque puis arabe,
    d)    celle entraînée par l’immigration momentanée ou prolongée de minorités qui doivent apprendre la langue du pays d’arrivée – durant notre période, des minorités laissèrent des témoignages papyrologiques de leur langue : le gothique, le vieux nubien, le méroïtique, l’hébreu, l’araméen, le syriaque, l’arménien, le moyen-perse à côté du grec, du latin et de l’arabe qui laissèrent des traces plus profondes ;
2)    le multilinguisme au niveau individuel – certains recommandent alors l’usage du terme plurilinguisme –, à savoir la capacité qu’a un individu donné de parler, en plus de sa propre langue, une ou plusieurs langues.
Entre multilinguisme social et plurilinguisme individuel, la perspective est évidemment très différente. Pour le premier, il faudra voir comment les diverses langues se hiérarchisent ou se spécialisent dans la société. C’est ce que d’aucuns appellent la diglossie, notion qui a fait l’objet de définitions fluctuantes et dont la pertinence a été récemment remise en cause pour l’étude des textes anciens. Le plurilinguisme individuel, lui, doit être étudié sous deux angles :
1)    les contextes et modes d’acquisition de la L2 ;
2)    les manifestations de ce plurilinguisme dans les textes, objet de l’interlinguistique, qui entrent dans quatre catégories (que l’on a illustrées avec des exemples) :
    a)     les alternances codiques (code switching) : intra-phrastiques ; extra-phrastiques ; « trans-partites »,
    b)    les interférences volontaires, cas limite de code switching insertionnel : emprunts proprement dits et calques,
    c)     les interférences involontaires, recouvrant une gamme de phénomènes de transferts de traits (phonétiques, morphologiques, syntaxiques, lexicaux ou graphiques) qu’un locuteur ou un scripteur peut opérer involontairement d’une autre langue dans la sienne,
    d)    la substitution d’un code graphique à un autre ou métagrammatisme.

Après avoir distingué les deux formes de multilinguisme, il faut s’empresser de préciser que l’une et l’autre ne nous sont accessibles que partiellement et donc imparfaitement puisque seulement à travers des textes écrits qui ne concernent que le segment alphabétisé (très minoritaire) de la population. Nous ne pouvons donc reconstituer avec certitude les contours du multilinguisme oral. Par ailleurs, toutes les statistiques tentées sur les sources écrites sont sujettes à caution dans la mesure où cette documentation n’est pas proportionnellement homogène pour des raisons historiques. À défaut de pouvoir travailler sur des ensembles, on peut, plus modestement, s’appuyer sur des documents multilingues, qui constituent chacun un instantané, évidemment limité, des rapports entre deux ou plusieurs langues. La catégorie des textes multilingues, plus complexe qu’il n’y paraît, a fait l’objet d’une typologie durant ce cours.

Le multilinguisme ne peut s’appréhender indépendamment des cultures qui y sont sous-jacentes. Cette interpénétration entre multilinguisme et multiculturalisme a été illustrée par les stèles égyptiennes et grecques de la nécropole de Nag‘ el-Hassâya, près d’Edfou.