Cours introductif (3) : Terminologie du multilinguisme en grec et perception du multilinguisme dans le monde gréco-romain (début)

On ne peut étudier le multilinguisme dans l’Antiquité tardive sans le situer dans la perspective des Anciens au risque d’en avoir une perception biaisée. Il ne peut se dissocier d’un certain « imaginaire linguistique » qui influence directement l’emploi des langues et la façon dont celles-ci étaient conçues, ressenties et représentées.

Les représentations sont tout d’abord liées au vocabulaire employé. Nous sommes donc partis de la terminologie du multilinguisme chez les Anciens, en tant que révélatrice de leurs conceptions, de leurs valeurs et de leurs préjugés. Elle s’appréhende à travers trois types de termes : ceux qui désignent la connaissance ou l’emploi de plus d’une langue (« bilingue », « plurilingue ») ; les glottonymes (« langue », « dialecte ») ; enfin le logonyme (« français », « italien »). Ce cours a proposé l’étude des deux premiers (les derniers seront traités lors de l’examen de chacune des langues parlées en Égypte).

Les termes désignant la pratique d’une autre langue sont formés sur deux des trois principaux glottonymes que connaissait le grec : γλῶττα et φωνή, désignant la langue en général sans nuance taxinomique. Cette pauvreté terminologique est le reflet d’une réflexion métalinguistique freinée par des préjugés, ce qui nous a naturellement conduits à une étude de la perception du multilinguisme dans le monde gréco-romain servant de toile de fond à la situation égyptienne. Le multilinguisme fit l’objet de préventions qui l’ont entaché de certains soupçons tandis que sa pratique fut freinée par des obstacles résultant pour une part de ces préjugés.

Les Grecs ont fait de leur langue l’étalon de leur grécité : quiconque ne la parlait pas était rangé dans la catégorie des barbares, barbaroi, mot onomatopéique qui désigne ceux qui balbutient, qui n’ont pas un langage articulé. Ils considéraient leur langue comme unique et supérieure, s’opposant à la tourbe indistincte des langues barbares multiples et inférieures. Cette vision bipolaire du monde parcourt toute la littérature.

Ces préjugés sur les langues non grecques ont entraîné un manque d’intérêt à leur sujet. Les Grecs n’ont produit aucune description précise de langues étrangères et n’ont même pas essayé de les comparer à leur langue, sauf rares exceptions. Ils ne produisirent aucun manuel pratique permettant de s’initier à une langue étrangère, en tout cas avant l’Antiquité tardive, et ne firent pas de place, à l’école, à un enseignement des langues étrangères. Aussi le plurilinguisme individuel était-il considéré comme exceptionnel, relevant du prodige.

La langue de l’autre fut donc par nécessité l’apanage des professionnels, les interprètes, qui jouent un rôle important dans les opérations militaires, les échanges commerciaux, les relations diplomatiques. Dans le domaine des lettres, l’incuriosité des Grecs en matière de langues étrangères explique que rares aient été les traductions d’œuvres non grecques.

Dès Platon, un courant relativiste fit cependant son chemin à contre-courant tentant de miner le dogme hellénocentriste. Celui-ci fut mis à mal surtout sous l’influence du développement de l’Empire et du christianisme.