L'arabe face au grec (4) : Les décennies décisives (fin de l'époque omeyyade) (début)

La situation va changer dans la première moitié du viiie siècle, qui est une période charnière dans le processus d’arabisation de l’Égypte où se joue le renversement des rapports entre grec et arabe au profit de ce dernier que l’époque abbasside verra triompher irréversiblement.

Nous avons pour les trois premières décennies du viiie siècle un ensemble de papyrus exceptionnel par son volume et par les informations qu’il nous livre sur l’usage des langues à l’époque omeyyade : les archives de Basilios, diœcète (= pagarque) d’Aphroditô. Si elles témoignent de continuités par rapport à la situation précédente, nous n’en voyons pas moins émerger des nouveautés, principalement l’usage de l’arabe pour les lettres (et pas seulement les entagia) que le gouverneur envoie au pagarque. Ces archives ont livré environ quarante lettres gouvernorales en arabe contre plus du double en grec. Depuis H. I. Bell (1910), il semblait acquis que chaque lettre arabe du gouverneur faisait l’objet d’une version grecque sur un autre feuillet et que les deux versions étaient envoyées ensemble au pagarque. Une telle procédure ne laisse cependant pas d’étonner. Par ailleurs, on est frappé par le mélange des langues à l’intérieur de chaque lettre (les grecques contiennent de l’arabe sous la forme d’une minute dans la marge supérieure et les arabes contiennent du grec sous la forme d’une note de réception sur le verso), ce qui en fait des objets linguistiquement assez complexes, tout comme semble complexe ou anormalement compliqué le système du double envoi bilingue. L’objection la plus sérieuse à la théorie du double envoi bilingue est que nous n’avons qu’une seule paire de lettre conservée que Bell considérait comme certaine. L’examen des deux textes nous a montré qu’elles ont bien été envoyées ensemble. Mais la possibilité que les lettres n’aient pas fonctionné toujours par paire et qu’elles aient été envoyées tantôt en arabe, tantôt – plus souvent – en grec nous a semblé devoir être sérieusement envisagée. Elle implique que les bureaux pagarchiques comme celui de Basileios étaient en mesure de traiter des lettres écrites en arabe, ce que les papyrus confirment en faisant allusion à la présence de « secrétaires arabes ».

L’étude comparée des deux lettres a surtout mis en lumière les grandes différences de ton et de phraséologie entre les versions grecque et arabe. La seconde est assez sèche et factuelle et se contente d’être injonctive là où la première est comminatoire et moralisatrice dans un style plus prolixe. Ces fortes discordances montrent que la chancellerie gouvernorale a renoncé au système de la traduction en vigueur pour les entagia : la précision comptable explique que, dans ceux-ci, les versions arabe et grecque aient été concordantes. Les lettres, elles, ne se limitent pas à leur contenu comptable mais ont aussi une dimension psychologique qui s’exprime à travers toute une rhétorique relationnelle renforçant le lien entre l’État et ses agents et corrigeant le cas échéant les incidents qui pourraient altérer ou distendre cette relation.