Compter les morts

Résumé

En tentant d’établir le bilan humain de la peste noire et de calculer des taux de mortalité à différentes échelles, l’historiographie contemporaine ne cherche pas seulement à mesurer l’impact démographique de l’épidémie. Elle se confronte à la notion même de quantification, aux rationalités pratiques de la mesure médiévale d’une multitude, à la place du nombre dans le récit de catastrophe. En prenant au sérieux l’idée que la peste fait des morts, on s’interroge ultimement sur la discordance des temps.

Sommaire

  • Sauver la chute du texte de Machiavel, sauver le temps, se sauver
  • L’historien est-il le diagnosticien du présent ? Ernst Bloch et la discordance des temps (Georges Didi-Huberman, Imaginer recommencer. Ce qui nous soulève 2, 2021)
  • L’endémisation de la catastrophe épidémique : un temps critique
  • « Il est temps de récupérer quelques vieilles choses, l’urgence de l’heure nous l’ordonne » (Ernst Bloch, Héritage de ce temps, 1935)
  • Après la peste noire : « années folles » ou roaring twenties ? (James Westfall Thomson, « The Aftermath of the Black Death and the Aftermath of the Great War », American Journal of Sociology, 1921)
  • D’une après-guerre l’autre (Yves Renouard, « Conséquences et intérêt démographique de la Peste de 1348 », Populations, 1948)
  • La guerre fait des morts, la peste fait des morts, la frontière fait des morts
  • Quand compter et raconter ne suffit plus : les fantômes du deuil et « l’œuvre de sépulture » (Pierre Fédida, « Compter les morts », L’Inactuel, 1994)
  • D’où viennent les 94 000 morts des Istorie fiorentine de Machiavel ? Toujours l’horrible commencement du Decameron
  • Boccace conte la peste pour ne pas compter les morts de la peste : politique de l’innombrable, poétique de l’invraisemblable
  • « Que de lignées illustres, que d’héritages considérables, que de richesses fameuses se virent privés de successeurs légitimes ! » : les paradoxes des historiographies lignagères, de la Chine à l’Afrique
  • En Inde du Sud également, l’indifférence paradoxale de l’historiographie karanam (Velcheru Narayana Rao, David Shulman et Sanjay Subrahmanyam, Textures du temps. Écrire l’histoire en Inde, 1994)
  • Le monde est une marchandise : quantification et mesure (Afred W. Crosby, La Mesure de la réalité. La quantification dans la société occidentale (1250-1600), 2004)
  • Rationalités pratiques et capacités comptables : pour « une histoire concrète de l’abstraction » (Jean-Claude Perrot, Une histoire intellectuelle de l’économie politique, XVIIe-XVIIIsiècles, 1994)
  • 236 000 morts à Samarkand en 1349 ? (Nahyan Fancy et Monica Green, « Plague and the Fall of Baghdad (1258) », Medical History, 2021)
  • Samuel (II, 24) et Chroniques (I, 21) Les obstacles théologiques à la pensée médiévale de la multitude (Peter Biller, The Measure of Multitude: Population in Medieval Thought, 2003)
  • Io che vidi queste cose per nullo numero ne potrei né saprei adequare (Giovanni Villani, à propos de l’inondation de 1338)
  • « Il n’est absolument pas sûr que pour un homme du XIVsiècle, le spectacle de la souffrance collective suffise à lui seul à générer le sens global d’un événement » (Thomas Labbé, Les Catastrophes naturelles au Moyen Âge, 2017)
  • La peste fait plus de morts qu’il n’y avait de vivants : sur les 94 000 habitants de Florence en 1347 d’après Giovanni Villani
  • 60 % de mortalité ? Les faux-semblants d’une moyenne européenne (Ole Jørgen Benedictow, The Black Death 1346-1353. The Complete History, 2004)
  • En Angleterre, des taux de mortalité qui varient localement de 19 à 80 % (Mark Bailey, After the Black Death. Economy, Society, and the Law in Fourteenth-Century England, 2021)
  • La poll tax de 1377 : retour sur le débat Russel-Postan et sur l’optimisme méthodologique des « pesées globales »
  • « Elle parcourut tout l’univers, mais ne sévit pas également dans tous les pays, car il ne resta, dans quelques contrées, que la dixième partie des hommes, dans d’autres la sixième, dans d’autres il en mourut le tiers, dans d'autres le quart » (Petite Chronique de Saint-Aubin-d’Angers)
  • Les chroniqueurs italiens et la mesure du fléau (Gabriele Zanella, « Italia, Francia e Germania: una storiografia a confronto », dans La Peste nera: Dati di una realtà ed elementi di una interpretazione, 1994)
  • Les logiques spatiales d’une transmission globale et discontinue
  • Pandémies, flambées, vagues : la peste comme agent de périodisation
  • Le Livre des passages des temps mortifères ou La peste, capitale du XIVsiècle : « Les statistiques dressées à l’instigation du pape Clément VI fixent le nombre des morts pour le monde entier à 42 836 486 » (Johannes Nohl, Der Schwarze Tod. Eine Chronik der Pest 1348 bis 1720, 1924).