Modèles d'analyse et controverses interprétatives

Il y a quelque chose de dérangeant dans toute enquête généalogique sur des notions cherchant à qualifier les facteurs de la réussite dans des activités hautement non routinières qui impliquent l’invention, la créativité, l’émergence du nouveau. Le problème de définition est perpétuel. Les noms donnés à ces facteurs qui dérogent aux schémas d’explication causale sont variés, nous avons vu comment des valeurs comme la « grâce », la « facilita », ou le « je-ne-sais-quoi » avaient été invoqués comme des métarègles qui confèrent leur variabilité à l’application de règles par les artistes, et à l’application des critères de jugement et d’évaluation des œuvres par les critiques et les publics.

Dans son Flaubert, Jean-Paul Sartre écrit à propos du talent que c’est une notion indéfinissable, qui ne se révèle qu’au cours du travail, et que c’est en réalité le succès attribué à l’œuvre a posteriori qui est projeté sur l’auteur. Ironiquement, Sartre l’assimile à ces notions qui font penser à la vertu dormitive de l’opium dont parle Molière dans Le Malade imaginaire13. Faut-il souscrire simplement à cet argument du recours à des notions mythologiques ou fallacieuses ? L’histoire des arts et celle des sciences offrent une riche matière de tentatives de définition et de localisation des facteurs de la réussite dans la création, et des facteurs responsables des découvertes scientifiques majeures. Nous en retraçons certains épisodes saillants.

Les controverses autour des notions de génie et de talent prennent une autre tournure lorsque se déploie une rhétorique inflationniste dans l’évaluation des personnes et de leurs réalisations. Cette inflation revient en quelque sorte à sacraliser, et à banaliser en même temps, l’énigme de la réussite personnelle portée à son comble. À la fin de son enquête sur la notion de génie et son histoire, l’historien Darrin McMahon14 note l’inflation du vocabulaire du génie au XXsiècle, et le développement d’un marché de livres, de conseils, de préceptes éducatifs, de préceptes auto-éducatifs (« éveillez ou réveillez le génie qui sommeille en vous »), notamment aux États-Unis, où la méritocratie du talent, couplé à la motivation, est la religion laïque du « pays des opportunités ». Le génie est partout, dans les affaires, dans le sport, dans les industries du divertissement, chez les innovateurs. La liste des ouvrages que cite McMahon pour étayer la démonétisation par inflation est éloquente15.

Cette critique ironique de l’exagération publicitaire autour du génie est en réalité présente tout au long du XXsiècle. Ainsi, dans L’Homme sans qualités, de Robert Musil, le héros, Ulrich, s’étonne qu’un brillant cheval de course puisse être qualifié de génial, ce qui, note Musil, devrait conduire, symétriquement, à ne pas s’étonner qu’on parle à l’avenir d’un exploit ou d’un record, à propos d’une découverte scientifique géniale. Nous prenons ici appui sur l’étude que Jacques Bouveresse a consacrée aux analyses de Musil sur la moyenne, l’exception et le génie16.

Nous examinons ensuite trois perspectives critiques sur le recours aux notions de talent et de génie. L’une porte sur les procédures d’évaluation, la deuxième sur l’abusive individualisation de l’imputation de talent et de génie, la troisième sur les actes de travail générateurs de résultats admirables. Dans chaque cas, le principe de la critique consiste à retourner ce qui paraît être un explanans – évaluation, individualisation, travail – en un explanandum. Le domaine des arts, plus encore que celui des sciences, offre un bon terrain d’étude, car il maximise le relief des problèmes à explorer.

Si l’imputation de talent et de génie relève d’opérations d’évaluation, il faut examiner comment procèdent ces opérations. Nous analysons l’argument général de la critique ainsi. Les attributions de réputation de talent ou de génie sont :
1) fondées sur des procédures imparfaites d’évaluation, à la fois liées à l’imperfection de l’information dont dispose chacun et aux multiples manœuvres possibles ;
2) fondées sur des mécanismes auto-renforçants de consolidation des réputations acquises qui introduisent plus d’inertie que de mobilité dans les réputations – notamment par l’amplification institutionnelle et statutaire que déclenche le mécanisme de l’avantage cumulatif ;
3) fondées sur des procédures de comparaison qui finissent par concentrer l’admiration sur le sommet, sans qu’on sache de combien ceux qui occupent le sommet diffèrent de celles ou ceux qui sont situés un peu plus bas dans la hiérarchie des valeurs, mais avec la certitude que ceux qui sont situés au sommet raflent l’essentiel de la reconnaissance.

Les opérations d’évaluation sont comparatives et procèdent par classement ordinal partout où une mesure directe de la valeur d’une réalisation ou d’une performance (comme celle qui est pratiquée dans les sports) est impossible. Pourquoi ? La réponse complète est : la compétition par l’originalité, la valorisation de la nouveauté comme valeur émergente et imprévisible, et la faible capacité d’anticipation des préférences des consommateurs déterminent l’incertitude sur la qualité relative des individus et des biens rivalisant d’originalité. Cette incertitude s’exprime dans la forte indétermination des combinaisons de qualités requises pour réussir et dans l’imperfection des critères d’appréciation.
Nous demandons ensuite à quelles conditions il est possible d’admirer ce, ou ceux qui nous dépassent complètement. Deux arguments sont présentés. John Rawls soutient que :

[…] en voyant chez les autres l’exercice de compétences de haut niveau, nous y prenons du plaisir et le désir s’éveille en nous de faire des choses semblables nous-mêmes. Nous voulons ressembler à ces individus qui ont développé des compétences que nous trouvons latentes dans notre nature17.

L’autre argument peut être résumé comme une formule d’autoprotection contre l’envie par le bénéfice de l’incommensurabilité, et Nietzsche en a donné une formulation éloquente :

Comme nous avons bonne opinion de nous-mêmes, mais sans aller jusqu’à nous attendre à jamais pouvoir faire même l’ébauche d’une toile de Raphaël, ou une scène comparable à celle d’un drame de Shakespeare, nous nous persuadons que pareilles facultés tiennent d’un prodige vraiment au-dessus de la moyenne, représentent un hasard extrêmement rare, ou, si nous avons encore des sentiments religieux, une grâce d’en haut. C’est ainsi notre vanité, notre amour-propre qui nous poussent au culte du génie : car il nous faut l’imaginer très loin de nous, en vrai miraculum, pour qu’il ne nous blesse pas18.

13. Jean-Paul Sartre, L’Idiot de la famille, tome 3, Paris, Gallimard, 1972.

14. Darrin McMahon, Divine Fury. A History of Genius, New York, Basic Books, 2013.

15. « Once genius was born, now it is (self)-made. That, at least, is the claim of a flourishing self-help literature that others genius as a lifestyle and aspiration. Have a look at How to Be a Genius: Your Brain and How to Train It. Or set your imagination on fire in Ignite the Genius Within. For those who prefer fewer flames, there are Sparks of Genius: The Thirteen Thinking Tools of the World’s Most Creative People, or the “30 Ways to Spark Your Inner Genius” in Everyday Smart. Becoming a Problem Solving Genius is within your grasp, as is Uncommon Genius: How Great Ideas Are Born, or even Ordinary Genius: A Guide for the Poet Within. You can “unlock your inner genius” in Thought Revolution. Or learn how to think like “history’s ten most revolutionary minds” in Discover Your Genius. Stumble upon “your best ideas” in Accidental Genius. Cracking Creativity, according to its subtitle, discloses the Secrets of Creative Genius, and Practical Genius provides, as its subtitle proclaims, the Real Smarts You Need to Get Your Talents and Passions Working for You. You can learn How to Think Like Leonardo Da Vinci in a book of that title, poke around in Pocket Genius, or rummage through Junk Genius. There is Football Genius, Negotiation Genius, and A Genius for Deception, which recounts How Cunning Helped the British Win Two World Wars. And, if you have done all of that and want something more, consult So, You’re a Creative Genius… Now What? Or put a little spice in your life with Penis Genius: The Best Tips and Tricks for Working His Stick. There is genius in just about everything these days. As one recent bestseller sums it up, there is Genius in All of Us », Darrin McMahon, ibid., p. 234-235.

16. Jacques Bouveresse, Robert Musil. L’homme probable, le hasard, la moyenne et l’escargot de l’histoire, Paris, Éditions de l’Éclat, 1993.

17. John Rawls, Théorie de la justice, trad. fr., Paris, Seuil, 1987, p. 468.

18. Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, trad. fr., Paris, Gallimard, 1968 [1876-1878], § 162, p. 127-128.