Jean-Jacques Hublin, chaire Paléoanthropologie
Publié le 06 octobre 2022

Les fossiles dentaires du Paléolithique moyen ! Tel est l’objet de la recherche d’Hajar Alichane, doctorante en paléoanthropologie au Collège de France.

Qu’est-ce que la paléoanthropologie ?

C’est une discipline scientifique qui s’intéresse aux différentes étapes de l’évolution humaine, celles qui ont permis d’aboutir à l’homme moderne, Homo sapiens, à partir de ces ancêtres primates. Elle se base essentiellement sur l’étude des fossiles osseux, vieux de milliers voire de millions d’années.

Pouvez-vous nous expliquer l’objet de votre recherche au sein de cette discipline ?

Mon projet de thèse succède à un mémoire de master dirigé par le Pr Hublin du Collège de France et le Pr El Hajraoui de l’Institut national des sciences de l’archéologie du patrimoine de Rabat, au Maroc. Je contribue à une compréhension anatomique des populations « atériennes », qui est un groupe d’Homo sapiens du Paléolithique moyen, entre 150 000 et 35 000 ans avant notre ère, dont il faut comparer les caractéristiques dentaires avec celles observées chez d’autres espèces du genre Homo, comme le Néandertalien et l’Homo sapiens récents.
Mon doctorat consiste à étudier les restes dentaires d’un enfant « atérien » retrouvé dans la grotte des Contrebandiers de Témara, au Maroc. Ce matériel osseux offre la possibilité d’évaluer les processus de croissance et de développement depuis les formes anciennes de notre espèce jusqu’à aujourd’hui. Il s’inscrit dans un ensemble plus vaste de spécimens qui documentent l’anatomie et le comportement de l’Homo sapiens avant sa sortie d’Afrique.

Quels sont les liens qui unissent votre projet de recherche à ceux du Pr Hublin ?

Le Pr Hublin, titulaire de la chaire Paléoanthropologie du Collège de France, supervise plusieurs projets de recherche pour définir précisément la question de l’évolution humaine. On a l’habitude, dans les sciences naturelles, d’organiser le monde vivant dans des catégories hiérarchisées que l’on appelle « taxons ». Les dents sont d’une aide précieuse pour élaborer des hypothèses taxonomiques. Il s’agit donc d’arriver à positionner exactement chaque espèce humaine dans ces catégories afin d’en déterminer l’histoire évolutive.

Quels sont les enjeux et les conséquences possibles de cette recherche ?

Nous travaillons sur une période dont la documentation est en perpétuel renouvellement. Ma recherche comparative permet de définir les liens des populations « atériennes » avec d’anciens fossiles Homo sapiens d’Afrique du Sud et du Proche-Orient. Il arrive parfois que cela modifie de quelques milliers d’années des événements de l’histoire de l’espèce par rapport à ce que l’on avait établi.

Avez-vous le souvenir d’un moment qui a déclenché votre intérêt pour cette discipline au point d’en faire l’objet de vos études ?

Mon frère, qui est maintenant chirurgien, m’a inspirée lorsqu’il était étudiant à la faculté de médecine de Casablanca. J’étais fascinée par les illustrations du corps humain dans ses ouvrages d’anatomie, ce qui m’a poussée – malgré mon jeune âge – à m’initier à cette discipline. Tout cela a construit ma curiosité pour la médecine et la biologie. Comme il était difficile d’accéder à la faculté de médecine, l’alternative la plus logique était l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine à Rabat. Et c’est un choix que je ne regrette pas.

Vous en êtes à la phase de rédaction de votre thèse, comment se sont organisées vos recherches auparavant ?

Ma recherche est passée par cinq étapes. La première est le moment où l’on rassemble nos matériels d’étude : celui où j’ai réuni les fossiles à étudier, en l’occurrence ceux trouvés dans la grotte des Contrebandiers de Témara.
Puis le moment de la microtomographie. Il s’agissait alors d’effectuer des scans afin d’obtenir une image précise des dents et de leurs structures internes. Les dents sont les fossiles qui se conservent le mieux, ce qui est une aide précieuse. Grâce à la paléoanthropologie virtuelle, les microtomographies des dents permettent d’obtenir une modélisation précise en trois dimensions sur laquelle je pratique des techniques d’imagerie non destructives, ce qui me donne la possibilité d’accéder à leur morphologie interne ou externe.
Je procède ensuite à la segmentation, qui consiste à séparer les différents éléments composant la dent (émail, dentine et pulpe). Cette technologie révèle des choses invisibles à l’œil nu. Je ne manipule donc pas directement les dents, mais seulement leurs scans en trois dimensions. Ces scans me permettent d’analyser une structure interne de la dent : la jonction de l’émail et de la dentine. Cette jonction aide à distinguer les groupes humains d’un point de vue morphologique. Je positionne ensuite sur les modèles de surface générés à partir des segmentations des « landmarks », à savoir des repères anatomiques. Ces repères donnent des coordonnées géométriques dont on peut produire l’étude statistique. En comparant ces résultats avec une base de données, ils m’indiquent sur quel type de population je travaille.

Vos recherches ont-elles modifié votre vision de l’homme préhistorique ?

L’étude des populations « atériennes » m’a permis de prendre conscience de la continuité qui existe entre eux et nous. Certaines découvertes, notamment d’objets, personnifient ces individus anonymes. Elles nous permettent d’extrapoler leur organisation sociale et de constater que nous avons des comportements communs. On est face à des êtres bien plus intelligents qu’on pourrait le penser. Être confronté à ces découvertes crée un sentiment d’attachement.

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Hajar Alichane est doctorante au sein de l’équipe paléoanthropologie du Centre interdisciplinaire de recherche en biologie du Collège de France sous la direction du Pr Jean-Jacques Hublin, titulaire de la chaire Paléoanthropologie et d’Hélène Coqueugniot (Université PSL). Sa thèse s’intitule « Analyse morphométrique des restes dentaires d’atériens du Maroc ».

Photos © Patrick Imbert
Propos recueillis par Aurèle Méthivier