Mieke Bal, chaire L'invention de l'Europe par les langues et les cultures
Publié le 21 septembre 2022

Entretien avec Mieke Bal

Critique et théoricienne d’art et de littérature, réalisatrice et commissaire d’exposition, Mieke Bal n’a jamais cessé de briser les codes tout au long de sa carrière d’universitaire. Cette chercheuse atypique, spécialiste entre autres de littérature, joue avec les frontières de l’interdisciplinarité. Elle est invitée pour l’année 2022-2023 sur la chaire annuelle L’invention de l’Europe par les langues et la culture, chaire créée en partenariat avec le ministère de la Culture.

C’est un exercice difficile pour quelqu’un qui n’aime pas être mis dans une case, mais pouvez-vous essayer de vous décrire en quelques mots ?

J’ai fait des études de français, plus particulièrement en littérature générale et comparée, pendant lesquelles je me suis spécialisée en narratologie, c’est-à-dire dans l’étude des techniques et des structures narratives des textes littéraires.

Nous étions à la fin des années soixante, la narratologie était une science encore neuve dans le milieu universitaire, même si certains auteurs, comme le romancier Henry James et plus tard Roland Barthes, s’étaient déjà interrogés sur la nécessité de mettre au point une théorie qui permette de comprendre comment le récit est structuré afin de cibler les ressorts qui permettent à l’auteur de « manipuler » le lecteur. Connaître et maîtriser ces ressorts aide non seulement à entrer plus facilement dans une histoire, mais aussi à écrire de meilleurs romans.

C’est un livre du théoricien de la littérature Gérard Genette, qu’un proche m’avait offert pour Noël, qui m’a mise sur la voie de la narratologie. Genette y élabore une théorie de la narratologie en se basant sur les écrits de Proust. Son travail m’a inspirée, même si je n’étais pas d’accord avec tout ce qu’il disait. Je lui ai d’ailleurs envoyé un article pour sa revue Poétique expliquant la raison de mon désaccord, qui portait sur l’absence ou non de focalisation, c’est-à-dire de point de vue adopté par le narrateur. Je pensais qu’une narration sans focalisation était impossible. Il m’a répondu : « c’est exactement le genre de critique constructive que j’attendais sur mon travail », et il l’a tout de suite publié. À la suite de cet échange, il m’a invitée à intervenir dans son séminaire, jusqu’à ce qu’il se fâche avec moi  après un rapprochement que j’ai effectué entre la narratologie et la politique, ce qu’il n’a pas apprécié. J’ai d’ailleurs multiplié les scandales tout au long de ma carrière, car, il faut le reconnaître, je suis une femme à scandales.

Selon vous, la narratologie n’est pas seulement utile pour mieux comprendre les textes. Elle se révèle aussi pertinente pour analyser d’autres œuvres d’art, comme les peintures, les vidéos, etc. Comment l’avez-vous découvert ?

Après mes études, j’ai entrepris l’étude de la Bible, sans être religieuse. J’ai cherché à savoir comment appliquer la narratologie aux textes bibliques, ce qui m’a d’abord posé des problèmes, car les textes anciens et d’une autre culture s’accordent mal avec une théorie occidentale moderne.

À force de travail, je suis devenue experte en ce domaine et j’ai été invitée à intervenir dans un colloque en Israël. C’était une situation compliquée pour moi de commenter un texte biblique dans un pays avec une histoire religieuse si forte. Je ne voulais pas paraître arrogante. Comme je suis hollandaise, j’ai décidé de m’appuyer sur un autre support à côté du texte original, à savoir une gravure de Rembrandt, artiste néerlandais. Cette gravure représentait une scène de la Genèse où la femme de Potiphar, un officier du pharaon, séduit le fils de Jacob, Joseph. Elle lui demande de coucher avec elle, ce qu’il refuse. Dans la scène, l’épouse de Potiphar se saisit de rage du manteau de Joseph alors qu’il s’enfuit. La gravure la montre attraper le manteau, mais le vêtement est tellement solide qu’il ne fait pas de plis. J’ai vu que cette image révélait une énorme érection... À l’époque, j’avais entouré cette forme avec un feutre pour la montrer dans une conférence, ce qui a fait scandale. Ce que je voulais démontrer en mettant en valeur cette partie du manteau, c’est que cette œuvre est en réalité le reflet d’un fantasme féminin, celui de l’épouse de Potiphar. À ma grande surprise, les biblicistes ont plutôt bien reçu mon interprétation. Ce sont surtout les historiens de l’art qui ont été bousculés.

"Joseph et la femme de Putiphar", gravure à l’eau-forte, Rembrandt, 1634. Rijksmuseum, Amsterdam.
Joseph et la femme de Putiphar, gravure à l’eau-forte, Rembrandt, 1634. Rijksmuseum, Amsterdam.

Vous expliquez que notre rapport à l’art est une question de perspective et qu’il dépend de notre culture…

La critique d’art est en effet une histoire de perspective, et l’exemple du récit de Joseph et de la femme de Potiphar le démontre. Dans la Bible, la femme de Potiphar est décrite comme une femme mauvaise. En revanche, dans le Coran, elle parvient à s’attirer la sympathie des autres femmes. Cela montre qu’une même histoire peut avoir deux sens très différents en fonction de la culture à laquelle elle appartient. La femme de Potiphar était égyptienne, un pays où la culture musulmane est très présente, ce qui peut expliquer sa représentation négative dans la Bible, et que le Coran met en scène la sympathie des autres femmes à son égard.

Cependant, l’art ne se réduit pas qu’à notre prisme culturel. L’artiste indienne Nalini Malani, une amie, a réalisé une œuvre sur papier pendant le confinement qui représente un jeune homme portant un vieillard sur ses épaules. Dès que j’ai vu ce dessin, je l’ai interprété comme la fuite d’Énée, qui porte son père Anchise pour fuir Troie en feu. Quand je lui ai dit cela, elle m’a répondu : « je n’y avais pas du tout pensé ! » Mon explication ne l’a pas pour autant gênée, même si, en réalité, elle avait voulu dépeindre un jeune homme ouïghour qui portait sur son dos son père pour fuir le régime chinois. Cela ne l’a pas du tout ennuyée, car le réfugié est de tous les temps, tout comme l’art est anachronique.

Nalini Malani, You Only leave Home when HOME won’t let you Stay, Exile - Dreams – Longing, (april 2020 – april 2021), Burger COLLECTION, Hong Kong.
Nalini Malani, You Only leave Home when HOME won’t let you Stay, Exile - Dreams – Longing, (april 2020 – april 2021), Burger COLLECTION, Hong Kong.

L’anachronisme de l’art signifie-t-il que nous pouvons apprécier une œuvre de la période classique avec notre culture contemporaine, sans pour autant en faire une fausse interprétation ?

Tout à fait. En art, l’anachronisme est inévitable et c’est aussi un moyen de mieux le comprendre. Pour reprendre l’exemple de Rembrandt, j’ai commenté un autre de ses tableaux, qui représente Bethsabée, la femme d’un des soldats du roi David que ce dernier va finir par violer. Sur ce tableau, une servante est en train de la nettoyer avant que le roi David ne vienne la contraindre. Sur ce tableau, Bethsabée a les jambes croisées d’une façon qu’il est impossible pour un individu normalement constitué de reproduire.

Mon interprétation est que cette position a été voulue par Rembrandt pour en faire une image double : un nu et un récit, pour que nous ayons l’impression que Bethsabée regarde non seulement sa servante lui faire la toilette, mais que son corps s’adresse à nous aussi en tant que spectateurs. Le regard de Bethsabée suscite une forme de malaise chez le spectateur. C’est une façon de nous prévenir, en quelque sorte, que nous nous comportons comme des voyeurs.

Aucun écrit sur Rembrandt n’explique tout cela et l’interprétation que je fais des tableaux de Rembrandt aurait peut-être été rejetée à son époque. Toutefois, selon moi, le passé et le présent sont en dialogue permanent, et nous ne pouvons pas faire fi du présent lorsque nous regardons une œuvre d’art. Mon interprétation, même si elle peut ne pas plaire à certains historiens de l’art, est en phase avec l’époque dans laquelle je vis, qui condamne le viol et qui milite pour une meilleure prise en compte du consentement féminin dans les rapports sexuels.

"Bethsabée au bain tenant la lettre de David", huile sur toile, 1654, Rembrandt. Musée du Louvre, Paris
Bethsabée au bain tenant la lettre de David, huile sur toile, 1654, Rembrandt. Musée du Louvre, Paris.

Vous vous êtes aussi intéressée aux liens entre politique et art. Vous avez travaillé sur le droit des femmes, la critique du capitalisme, les questions migratoires… vous assumez d’ailleurs le caractère « éclaté, non chronologique et interdisciplinaire » de vos travaux. Comment expliquez-vous un parcours de carrière si divers ?

Je ne me suis jamais sentie à l’aise dans une seule discipline. Ce n’est pas que je ne peux pas me discipliner moi-même ou devenir experte dans un domaine, bien au contraire. Quand je fais quelque chose, j’apprends et je le fais du mieux possible. Toutefois, je ressens aussi une forme d’excitation face à la créativité intellectuelle et à la découverte d’être toujours à la frontière entre les disciplines.

Les rencontres et les coïncidences ont aussi participé à construire cette carrière « éclatée ». Je me souviens de ce voisin arabe qui avait sa main dans le plâtre. Je lui ai proposé de prendre un café et de me raconter ce qui s’était passé, et nous avons sympathisé. Nous sommes finalement devenus amis. Un jour, il m’a appris qu’il allait se marier avec une Française, mais l’État s’y était opposé, car il avait supposé que c’était un mariage arrangé, « blanc ». Je voulais raconter son histoire, cette injustice, alors j’ai commencé à faire du documentaire, à apprendre un nouveau métier.

J’ai proposé ce documentaire à la télévision, mais ils voulaient que j’inclue une voix off pour commenter les images. Je ne voulais pas ajouter de voix off, car je voulais que ces gens expliquent leur propre histoire, je voulais leur laisser l’occasion de parler avec leurs propres mots, éviter de parler à leur place.

Cela me dérange, la linéarité. Nous nous en vantons, mais c’est faux et injuste de croire en elle.

Parlons du progrès, est-ce si bien que cela de défendre la linéarité, notre monde progressiste est-il juste ? Il faut parfois refuser cette linéarité pour aller vers quelque chose de plus complexe et oser la répétition ou le retour en arrière. La linéarité est condescendante, car elle efface tout ce qui n’est pas dans son périmètre. Elle ne laisse pas de place au débat.

Vos travaux sur les migrants évoquent la difficulté de la représentation du traumatisme. Pour ceux qui ont vécu un événement de ce type, l’exprimer se révèle la plupart du temps impossible à cause de la souffrance qu’il évoque. Pensez-vous que l’art puisse permettre d’exprimer l’indicible ?

S’il ne peut pas exprimer l’indicible, il peut au moins s’en approcher. Prenons l’exemple du roman Don Quichotte. Dans les chapitres 39 à 41, un voyageur inconnu raconte au héros qu’il a été capturé par les pirates barbaresques. Peu le savent, mais l’auteur du roman, à savoir Miguel de Cervantès, a lui aussi été captif et utilisé comme esclave pendant cinq années de sa vie. Ce récit peut être vu comme un moyen pour l’auteur de raconter son traumatisme à travers la fiction.

Cet exemple n’est pas fortuit, car je viens de réaliser une série de vidéos consacrées au roman Don Quichotte pour monter une exposition. Dans cette exposition, les vidéos sont présentées de façon chaotique afin d’évoquer justement ce traumatisme.

Vous vous interrogez également sur le lien entre l’art et la politique. Pensez-vous que l’art doive épouser une cause politique pour être efficace ?

L’art peut être politique dans la mesure où il ne parle pas explicitement d’un enjeu politique. Je m’explique : même en dehors de son contexte, l’artiste peut évoquer un sujet politique.

Contrairement à la politique, l’art peut utiliser n’importe quoi pour parler de politique. Un artiste peut utiliser un pot de fleurs et son message peut être politique. En somme, l’art ne doit pas être activiste mais activant. Il ne dicte pas aux gens quelle opinion ces derniers doivent avoir, il se contente de les secouer, de susciter chez eux un débat. Éveiller la pensée et susciter le débat, c’est cela le rôle de l’art.

Dans l’une de vos interviews, vous expliquez que le politique utilise la discussion et le débat afin d’éviter la répétition d’idées. Cette analyse n’est-elle pas aussi valable pour la recherche universitaire ?

Tout à fait. Le milieu universitaire doit se défaire des dogmes et refuser la linéarité. Un bon enseignant doit sans cesse douter, se remettre en cause. Sortir de sa zone de confort en tant qu’universitaire, c’est aussi ne pas céder à la complaisance. René Descartes était complètement fou et il doutait sans cesse de tout, mais cela ne l’a pas empêché de devenir l’un des plus grands génies que l’Occident ait connus.

Je suis aussi d’ailleurs en permanence dans le doute lorsque je change de discipline, mais c’est aussi une façon de ne pas tomber dans la complaisance. Je n’ai jamais été orthodoxe et je ne suis jamais rentrée dans la bonne case, mon approche ne plaît pas à tout le monde, et je me suis d’ailleurs attiré les foudres de plusieurs universitaires. Cela ne m’a pas empêchée de recevoir six doctorats d’honneur et de devenir la première femme et la première chercheuse en sciences sociales, professeure de l’Académie royale des arts et des sciences des Pays-Bas. J’ai eu la chance que le jury soit constitué d’universitaires étrangers. Ils étaient favorables à mes travaux. Si le jury avait été en majorité hollandais – alors que je suis hollandaise –, je n’aurais pas été élue.

Propos recueillis par Emmanuelle Picaud