Résumé
On a précisé les concepts de dictum et de cette « quasi-chose » ou « quasi-intellection » qu’est le status, et les réponses et les conclusions qu’en tire Abélard pour répondre, en dialecticien et non en grammairien, aux trois questions posées par Boèce. Les universaux ne signifient plus une chose où tous les particuliers se retrouveraient (ils peuvent même signifier une chose non existante, comme une chimère). Ils ne sont ni des res ni des voces, mais des sermones, des concepts, des concepts toutefois bel et bien dérivés de la nature des choses : ce que dit une proposition est réel, on n’attribue pas n’importe quel prédicat à n’importe quel sujet. Ce qui importe, c’est la signification. Mais le modus intelligendi est toujours inférieur au modus essendi. Il y a un mélange chez Abélard de néo-platonisme et d’aristotélisme, une coopération du sensible et de l’intellect ; d’où un intérêt pour les différentes procédures d’abstraction. Mais Abélard a aussi compris les limites du conceptualisme ; il parle bien de « ressemblance commune ». S’il reste proche des nominalistes (le problème des universaux est d’abord et avant tout un problème qui a trait au langage et à la signification), en non réaliste ou en réaliste modéré, il cherche une voie à mi-chemin entre un réalisme qui sépare les universaux des individus et un nominalisme (ou un conceptualisme) qui abolirait toute signification. Aussi se rapproche-t-il moins du nominalisme terministe d’un Ockham que des partisans de la « grammaire spéculative » Pierre Hélie, Boèce de Dacie, et plus tard Thomas d’Erfurt et Duns Scot, notamment dans la conception que développera ce dernier du signifié propositionnel, que nous avions détaillée dans le cours « Sémiotique et ontologie » (voir les cours des 2 avril et 9 avril 2019), partant de la tradition de l’enunciatio in mente plutôt que de celle de l’oratio mentalis. On a souligné le déplacement qui s’opère, à partir de la seconde moitié du XIIe siècle, de la grille de lecture aristotélicienne, qui consacre l’investissement des relations en « être dans » et « être dit de », et n’empêche plus de penser que « universel » est ce concept (ratio) qui est en plusieurs et est dit de plusieurs, puis précisé le sens que vont prendre, dans le réalisme propositionnel (L. Cesalli) de Duns Scot, l’esse objectivum et l’esse intentionale (D. Perler), comment celui-ci évite le reproche d’idéalisme, avant de présenter le rôle central que va prendre la similitudo dans l’opposition qui se fera jour, de plus en plus, à partir de l’époque moderne, entre le courant empiriste nominaliste (et conceptualiste) – Locke, Berkeley et Hume – et les partisans (de moins en moins nombreux), du réalisme. On a terminé l’analyse en soulignant l’originalité et la pertinence du signifié propositionnel scotiste – lequel fonctionne comme ce qu’on appellerait, en termes contemporains, un « vérifacteur » (truthmaker) –, qui met sur la voie d’une réponse évitant les deux « voies royales » du réalisme que sont le platonisme et la théorie de la connaissance, comme étant toujours tributaire de l’illumination divine ; et qui oriente vers un réalisme « à visage humain », où l’intellect humain, selon un processus cognitif naturel, est capable de produire des objets intentionnels, non pas en les créant ou en les inventant, mais en les recomposant, sans recourir à aucune illumination divine ni à de quelconques entités abstraites ou idéales.
Sautant plusieurs siècles, on a procédé à la troisième illustration de la critique de l’universel réifié, telle qu’elle se présente dans la critique que fait Hilary Putnam du réalisme métaphysique (ou réalisme « avec un grand R »), tout en critiquant les solutions que Putnam croit possible de lui opposer (le réalisme interne, puis « humain », et « naturel »). Ce faisant, on a pu mesurer à quel point tout réalisme qui réifie l’universel souscrit le plus souvent à une conception « correspondantiste » de la vérité et à une « théorie magique de la référence ». On a terminé la leçon en énumérant le bien-fondé de certains points mis en avant par les nominalistes (avec un haut degré de complexité par Ockham) et en rappelant qu’aucune solution correcte au problème des universaux ne pourrait de toute façon faire l’économie d’une analyse serrée du concept problématique de « ressemblance ».