Amphithéâtre Guillaume Budé, Site Marcelin Berthelot
Open to all, subject to availability
-

Résumé

On est revenu sur la forme prise par le réalisme des universaux dans le platonisme et on a précisé ses difficultés, à partir de ce qu’en dit Platon lui-même et de la critique qu’en fait Aristote. Parmi les problèmes : celui de leur nature éminente (y a-t-il des idées de la boue, du poil, de la crasse ?) ; celui de leur instanciation (pas d’universaux sans objets existants, pas d’idées auxquelles aucun objet ne participe ou qui ont des classes vides pour extension) ; comment penser les objets inexistants ? Problème aussi de leur connaissance : obscurité de l’anamnèse, indépendance par rapport à l’esprit. Et que devient la connaissance empirique ? Problème encore de leurs relations aux individus : les universaux sont toujours au-dessus des particuliers et non parmi eux. Problème enfin de la participation (voir la critique aristotélicienne : les universaux ne sont pas des substances, Aristote, Metaphysique, Z, 13) ; l’argument du troisième homme (Platon, Parménide, 132a-b) ; la régression à l’infini (il faut toujours une idée de l’idée). Puis l’on a rappelé les lignes de force du cadre aristotélicien, lequel va s’imposer pendant longtemps, avant de terminer le cours en sautant quelques siècles, par l’examen de la position si originale de Pierre Abélard sur l’universel : d’abord, en faisant retour sur sa critique, implacable, du réalisme, sous au moins quatre de ses guises, mais aussi sur la mise au ban à laquelle il procède ; ensuite, de ceux qui, forts de l’impossible réification de l’universel, voudraient en conclure, à l’inverse, comme le vocaliste Roscelin de Compiègne, que l’universel n’est qu’un mot, une vox, un flatus vocis. Le message d’Abélard est subtil : si l’universel n’est pas une res, mais un mot – ce pourquoi le problème des universaux, comme l’aristotélisme n’a eu de cesse de le rappeler, exige de se placer sur le plan de la prédication, de ce qui est dit de, au moins autant que de ce qui est en –, c’est non pas au sens où il serait une vox, mais bien une sermo, ou une vox significativa, le résultat d’une institution humaine, alors que la res et la vox sont des œuvres de la nature. Abélard a bien en vue un principe fondateur de dénomination et d’intellection. Aussi le supposé nominalisme d’Abélard doit-il plutôt s’entendre comme un non-réalisme ou comme un nominisme. Chaque homme, pris isolément, est certes une chose, entièrement distincte, par là même, des autres, par son « essence », et par ses « formes ». Abélard conserve cette idée du Stagirite du primat de la substance individuelle, mais sans oublier, non plus, que tous les hommes « conviennent », « se rencontrent » (conveniunt) en ce qu’ils sont des hommes. Rencontre ou convenance qui se fait non pas – ce qui serait une réponse réaliste inacceptable – « dans l’homme », mais « dans l’être-homme » (in esse hominem), lequel n’est pas une chose. En disant que tous les hommes « sont semblables en cela, qu’ils sont des hommes », on n’évoque aucune essence. L’être homme, c’est « le statut d’homme » (status hominis), « ce qui est situé dans la nature de l’homme », et dont la perception a fondé l’institution du nom universel homme (voir Jean Jolivet). Partant, l’universel n’est pas non plus quelque chose de purement linguistique, un pur nom, un pur concept : il a besoin d’une base ontologique. On a terminé en présentant deux les deux concepts de dictum et de status qui illustrent cette approche nuancée et nous met sur la voie de ce en quoi pourra consister la réalité de l’universel. Pour le subtil Abélard, il ne suffit pas de montrer que l’universel ne se réduit pas à une chose pour réduire à néant le réalisme et pour en conclure que l’universel n’est en définitive qu’un nom ou un concept. D’autres voies sont possibles, entre réalisme extrême et nominalisme, pour redéfinir l’universel, comme celle d’un Ockham (bien différente du vocalisme d’un Roscelin), ou celle d’un réalisme immanentiste plus modéré comme celui d’un Duns Scot. À ce stade de la réflexion, plusieurs points sont acquis : la réflexion sur les universaux doit se tenir sur le plan du langage, de la prédication et des signes ; on ne doit ni céder à de nouvelles tentations réalistes, ni renoncer trop vite à donner corps au concept de ressemblance, ni prendre trop au sérieux la distinction même que nous faisons entre l’universel et le particulier (F. Ramsey).