Étienne-Émile Baulieu (1926-2025)
Le 7 mai 2023, à une journaliste du Monde qui lui demandait : « N’éprouvez-vous pas de la frustration, au terme d’une vie de recherches, à n’avoir pu percer le mystère de la vie et de sa finitude ? » Étienne-Émile Baulieu, alors âgé de 97 ans répondit : « Je n’ai pas très envie de critiquer Dieu ».
Médecin, biochimiste et endocrinologue dont la rigueur intellectuelle le disputait au courage moral, Étienne-Émile Baulieu est mort le 30 mai 2025, dans sa quatre-vingt-dix-neuvième année. Avec lui disparaissait l’un des grands médecins-chercheurs français du XXe siècle, un homme qui aura fait de la chimie des hormones un instrument d’émancipation, et de la science un engagement civique sans concessions. Dans la mémoire collective, il restera comme celui qui permit que l’action contragestive – un terme qu’il proposa lui-même – du RU486 soit utilisée pour interrompre par voie médicamenteuse une grossesse non désirée pendant son premier trimestre, modifiant ainsi en profondeur la vie de dizaines de millions de femmes, sur tous les continents.
Mais réduire Étienne-Émile à cet acte fondateur ne serait pas lui faire justice. Sa carrière débute en 1955 avec la découverte de la sécrétion par les glandes surrénales du sulfate de déhydroépiandrostérone, dont il décrivit le métabolisme et les fonctions, ouvrant ainsi la porte à cette passion d’une vie pour les stéroïdes, famille de molécules ayant en commun un noyau perhydrocyclopentanophénanthrène dont la structure ressemble aux alvéoles d’une ruche d’abeilles mellifères. Par un travail tenace poursuivi sur plus de six décennies, Étienne-Émile Baulieu aura ouvert des horizons nouveaux sur l’action et l’utilisation clinique de ces molécules. Il est de ces savants rares qui n’ont pas hésité à traverser la frontière qui sépare la recherche académique de ses applications, convaincus que la médecine a pour vocation première non pas de décrire la souffrance humaine mais bien de la réduire. « Il s’agit de faire utile » disait-il volontiers, une formule brève qui résume ce qui fut sa double exigence, celle du savant et celle du médecin.
Étienne Blum naît le 12 décembre 1926 à Strasbourg, dans une famille juive alsacienne. Son père, Léon Blum, médecin respecté, meurt alors qu’Étienne n’a pas encore trois ans, drame familial à l’origine possible d’une vocation médicale vécue comme un héritage, comme une continuité. L’occupation transforme l’adolescent studieux en combattant de l’ombre : à quinze ans, il entre dans la Résistance, adoptant le pseudonyme de Baulieu, qu’il fera officiellement sien après la libération afin de se soustraire à l’antisémitisme de ses camarades du Parti communiste, expliqua-t-il plus tard. C'est à Grenoble, sous cette fausse identité et dans une semi-clandestinité, qu'il poursuit ses études, apprenant de ces années-là non seulement le courage physique, mais aussi une aptitude à ne pas confondre légitimité et ordre établi.
Ses études de médecine achevées à Paris en 1955, puis un doctorat ès sciences soutenu en 1963, Étienne-Émile Baulieu part se former aux États-Unis. À l’université Columbia, il travaille aux côtés du biochimiste Seymour Lieberman, mais c’est surtout sa rencontre avec Gregory Pincus, l’un des pères de la pilule contraceptive, qui constitue pour lui une révélation. Il reviendra en France avec cette conviction chevillée au corps qu’avec un peu d’audace, la chimie peut modifier l’horizon des possibles pour les femmes.
Recruté lors de la création de l’Inserm en 1964, il installe son laboratoire à l’hôpital de Bicêtre, dans le Val-de-Marne, qui, en quelques années, devient un centre de référence mondial en endocrinologie moléculaire. Ses premières contributions majeures portèrent sur la nature des récepteurs aux hormones stéroïdes, ces protéines nucléaires qui reçoivent le message hormonal et le traduisent en réponse génétique. Dans un champ de recherche qui voyait encore volontiers les hormones comme de simples messagers chimiques, il contribue alors à établir une vue plus nuancée faisant de ces récepteurs d’authentiques régulateurs de l’expression d’ensemble de gènes qui déterminent, à chaque instant, les réponses de milliards de nos cellules aux variations des conditions environnementales, comme l’alimentation, le stress, l’émotion.
À la fin des années 1970, Étienne-Émile Baulieu engage, en collaboration avec le laboratoire Roussel-Uclaf, des travaux qui allaient bouleverser sa vie et marquer l’histoire de la médecine de la reproduction. Le projet était simple dans son énoncé, dangereusement progressiste dans ses implications : il s’agissait de concevoir une molécule anti-hormone, capable de bloquer l’action de la progestérone, interrompant ainsi une grossesse débutante sans recours au geste médical ou à d’autres solutions souvent dramatiques. Le composé RU486, appelé plus tard « mifépristone » avait été synthétisé en 1980 par Roussel-Uclaf dans le cadre d’un autre programme de recherche, puis mis de côté précisément en raison de ses effets antiprogestatifs indésirables. Étienne-Émile Baulieu mit sur pied un premier essai clinique en collaboration avec Walter Herrmann, dans la Genève calviniste, un essai restreint impliquant seulement onze patientes. Les résultats positifs de cette étude furent publiés dans les C.R. de l’Académie des sciences en mai 1982. Suite au succès de cette première tentative et aux études plus larges qui suivirent, le RU486 reçut le 23 septembre 1988 une autorisation de mise sur le marché français. Il est alors le premier antiprogestatif à usage clinique dans le monde.
Cette autorisation provoqua une tempête immédiate et d’une grande violence. Sous la pression de groupes anti-avortement qui menacent de boycotter l’ensemble du groupe pharmaceutique, Roussel-Uclaf décide de suspendre la commercialisation de cette molécule quelques jours seulement après son lancement. C’est Claude Évin, alors ministre de la Santé du gouvernement Rocard, qui ordonne la reprise de la distribution, expliquant que ce produit était « la propriété morale des femmes ». Étienne-Émile Baulieu, lui, essuya les assauts avec une sérénité qui, aujourd’hui encore, force l’admiration : menacé de mort, ses cours interrompus, il continue de s’exprimer avec méthode, citant des chiffres, développant des arguments, refusant l’affrontement pour se placer dans le contexte exclusif de l’épreuve clinique.
Aujourd’hui, alors que la mifépristone est autorisée dans plus de soixante pays et est inscrite sur la liste des médicaments essentiels de l’Organisation mondiale de la santé, son utilisation contragestive reste interdite dans de nombreux pays, certains parmi les plus développés. Son impact sur la mortalité maternelle dans les régions où l’interruption de grossesse chirurgicale est rare voire illégale demeure difficile à quantifier avec précision, il est probablement considérable. Son effet symbolique, en restituant aux femmes la maîtrise d’un geste médical longtemps confisqué par les hommes, est peut-être plus grand encore.
Passé la cinquantaine, Étienne-Émile Baulieu ne ralentit pas et change de cap. Convaincu que le vieillissement était encore un territoire biologique mal exploré, il se consacre dès les années 1990 à l’étude de la prégnénolone et de son dérivé la déhydroépiandrostérone, cette fameuse DHEA, précurseur elle-même des hormones sexuelles dont la concentration diminue avec l’âge. L’étude DHEAge, essai clinique rigoureux qu’il supervisa en France, visait à mesurer sans complaisance ce que l’air du temps annonçait comme une panacée, une potion magique. Ses conclusions prudentes et nuancées décevront l’industrie des compléments alimentaires, tout en honorant la médecine, puisqu’il apparut clairement que la DHEA, tout en pouvant entraver quelque peu les symptômes du déclin cérébral et musculaire, n’était pas un élixir de jouvence.
Dans les dernières années de sa vie, à un âge où il aurait pu s’accorder du repos, il se tourne vers la protéine Tau et son rôle dans la maladie d’Alzheimer, cofondant la société de biotechnologie Mapreg afin de développer de nouvelles voies thérapeutiques issues de ses travaux sur les neurostéroïdes, des stéroïdes neuroactifs synthétisés localement par le système nerveux lui-même. La vieillesse comme objet d’étude, la vieillesse comme combat, telle est, au fond, la dialectique qui anima sa dernière décennie. L’âge n’avait pas de prise sur sa curiosité et son intérêt pour la connaissance, la littérature et les arts en général. Dans sa leçon inaugurale, le 28 mars 1994, il mentionne une œuvre de 1502 du Vénitien Vittore Carpaccio représentant un Saint Augustin visionnaire, à sa table de travail, le regard dirigé vers une fenêtre lumineuse, vers le monde, vers les autres. Et plusieurs d’entre nous se souviennent sans doute de ses apparitions émouvantes aux soirées de l’administrateur, il y a quelques années encore, accompagné faute de pouvoir se déplacer seul.
Le monde scientifique et institutionnel lui témoigna une reconnaissance proportionnée à l’ampleur de ses contributions. En 1989, le prix Albert-Lasker de recherche médicale clinique, la plus haute distinction mondiale dans son champ de recherche, consacra ses travaux. Élu à l’Académie des sciences en 1982, il en présida les travaux de 2003 à 2006. Commandeur de la Légion d’honneur et grand-croix de l’ordre national du Mérite, membre étranger de l’Académie nationale des sciences des États-Unis, il reçut par ailleurs de nombreuses distinctions nationales et internationales. Ces récompenses, il les accueillit avec gratitude certes, mais aussi avec cette distance qui souvent caractérise les hommes et les femmes ayant eu une vie hors du commun, parfois romanesque. En 2023, racontant sa jeunesse heureuse, entouré par sa mère, sa grand-mère et ses sœurs, il disait : « Je voulais être digne de cette famille dans laquelle on dédaignait la soif d’enrichissement personnel et les honneurs. Je dirais que j’ai été bien élevé ».
Homme à la fois raffiné et redoutable, toujours élégamment vêtu, fumeur impénitent, amateur de peinture contemporaine, ami de François Mitterrand et de Simone Veil, il naviguait entre la République des sciences et celle des lettres avec beaucoup d’aisance. Son courage intellectuel ne fit jamais l’objet de démonstrations tonitruantes et, confronté à l’adversité, il citait des faits et des chiffres, sans jamais fuir le débat et la réflexion sur l’importance sociétale de ces technologies. Ainsi en 1999, il publie avec Françoise Héritier et le démographe Henri Léridon les actes d’un colloque multidisciplinaire tenu au Collège de France en 1998 concernant les impacts nombreux des méthodes modernes de contrôle des naissances par-delà les enjeux strictement médicaux, et leurs implications profondes tant pour les individus que pour les sociétés. Étienne-Émile Baulieu laisse en héritage une conception de la médecine comme pratique à la fois savante et civique, indissociablement liée à la dignité des personnes qu’elle entend servir. L’ancien résistant avait sans doute compris très tôt que la science n’est pas la seule forme du courage, mais qu’elle peut en être parfois, quand elle est pratiquée avec passion et honnêteté, l’une des plus durables.
Étienne-Émile Baulieu fut professeur au Collège de France de 1993 à 1998, titulaire de la chaire Fondements et principes de la reproduction humaine. Dans sa leçon inaugurale, il citait Primo Levi : « L’honneur de la science. C’est de dire ce qui est. »
Denis Duboule, le 28 juin 2026