Stanislas Dehaene, titulaire de la chaire Psychologie cognitive expérimentale du Collège de France, préside le projet « Agir pour l’éducation » depuis sa création en 2022. Une initiative qui place la recherche scientifique au service de l’école et de l’égalité des chances. Rejointe par plusieurs professeurs au fil des années, elle compte aujourd’hui cinq programmes très variés, depuis les sciences cognitives jusqu’aux humanités.
Comment est né le projet « Agir pour l’éducation » ?
Stanislas Dehaene : C’est en devenant président du conseil scientifique de l'Éducation nationale, à sa création en 2018, que j’ai vraiment pris conscience de la dégradation du niveau des élèves français. La direction statistique du ministère de l’Éducation nationale (DEPP) a par exemple observé une baisse dramatique des résultats des élèves en calcul sur trente ans, avec une baisse de 0,5 écart-type tous les dix ans. Quant à l’étude TIMSS (Trends in International Mathematics and Science Study), qui mesure le niveau des élèves de CM1 et de 4e en mathématiques et en sciences, elle classe la France dernière de l’Europe ! On dispose également de signaux d’alerte dans les domaines de la langue (à l’exception de l’anglais, qui a progressé) et des compétences socio-émotionnelles, notamment la confiance en soi. En conséquence, les inégalités sociales progressent : lorsque l’école n’apporte pas un enseignement suffisamment efficace, les familles de haut niveau se débrouillent, elles trouvent des moyens de compensation, et ce sont les familles pauvres qui en font les frais, malheureusement.
Face à l’urgence de la situation, j’ai aussi été frappé par l’insuffisance des actions… On ne peut pas baisser les bras, il faut agir ! Nous en avons la capacité, car de nombreux travaux scientifiques suggèrent que l’apprentissage peut être massivement amélioré par des actions pratiques. Seulement, nous ne mettons pas suffisamment ces idées en pratique. Je me suis alors rendu compte que nous étions plusieurs, au Collège de France, à mener des recherches qui pouvaient avoir un impact positif sur l'éducation en France. En 2022, j’ai donc présenté à l'assemblée du Collège de France un projet d’action collective, qui a été reçu avec énormément d’enthousiasme. Plusieurs chercheurs étaient ravis de s'engager, et la Fondation du Collège de France a tout de suite cru au projet. Elle nous a beaucoup soutenus, nous permettant de lever des fonds – un travail qu’elle poursuit encore aujourd’hui. Sans elle, nous n’en serions pas là.
Quelle est la démarche commune aux différents programmes de l’initiative ?
Chaque programme mêle recherche scientifique et travail de terrain, toujours dans une démarche collaborative. Nous construisons des projets pédagogiques avec des enseignants dans le but d’améliorer les pratiques éducatives et, ainsi, d’aider les enfants. Cela donne beaucoup de sens à notre travail de chercheurs. C’est une action très concrète dont le pays a vraiment besoin. Il y a un côté véritablement chaleureux à sortir de son labo pour visiter des classes, rencontrer les élèves et les enseignants, et tenter de les comprendre et de les aider.
Une règle commune aux projets de l’initiative est de s'appuyer sur les données scientifiques et la comparaison internationale. Nous examinons notamment ce qui a marché dans des études contrôlées, avec des échantillons suffisamment larges. Nous privilégions les publications qui ont vérifié qu'avec une pédagogie adaptée, on peut obtenir de meilleurs résultats, avec une taille d'effet significative en comparaison à un groupe contrôle. Cependant, chacun s’engage à sa façon, selon son domaine, et il existe au sein de notre action des études purement observationnelles, des enquêtes, des actions de communication... Toutes les sciences sont représentées au Collège, c’est même la signature de cette institution, et l'idée était de n’exclure personne. Je tiens beaucoup à cette diversité des sujets, qui nous permet de s’inspirer les uns des autres, d’échanger des points de vue, d’imaginer de nouveaux axes de recherche…
Quels sont ces différents projets, et qui sont les professeurs qui les portent ?
On en dénombre cinq, aujourd’hui. L’initiative « Le Campus de l’innovation pour les lycées », portée par Philippe Aghion, souhaite promouvoir l’égalité des chances en rendant la connaissance accessible à un plus grand nombre de jeunes. Cela comprend notamment la création et la diffusion de nouveaux matériels pédagogiques en sciences économiques et sociales (SES), sciences de la vie et de la Terre (SVT) et mathématiques, l’intervention de grands chercheurs français auprès de lycéens des territoires à indice social faible, et l’organisation de concours en SES et en SVT. Afin de lutter contre la crise de la désaffection des mathématiques, Stéphane Mallat développe quant à lui l’action MathAData qui vise à redonner envie aux lycéens de faire des mathématiques. En les faisant travailler en classe sur des problèmes concrets issus de challenges d’intelligence artificielle, ils apprennent par exemple l’équation d’une droite en réfléchissant à la meilleure manière de séparer un groupe de données en deux, et le programme leur montre très concrètement les résultats sous forme graphique dans un logiciel de programmation interactif. C’est un outil dont j’aurais adoré disposer lorsque j’apprenais les maths !
Jean-Luc Fournet et William Marx se concentrent sur l’enseignement du français au collège et au lycée. Ils souhaitent développer la pratique de la rhétorique, adaptée aux programmes scolaires, afin de renforcer l’articulation entre l’enseignement de la littérature, de la langue et du discours. Cela aide les élèves à développer leur empathie et leur esprit critique. Le programme « Diagnostiquer pour agir » de Pierre-Michel Menger, quant à lui, analyse la diversité des trajectoires scolaires et universitaires des élèves français en mathématiques. Pour ce faire, il étudie le rapport des jeunes femmes aux maths (pourquoi s’orientent-elles moins souvent vers cette filière ?) ainsi que la scolarité de la diaspora chinoise, dont les résultats scolaires sont au-dessus de la moyenne.
Enfin, mon équipe et moi portons l’action Excello : nous développons, expérimentons et diffusons à l’école primaire, en France et dans plusieurs autres pays, des outils pédagogiques issus des sciences cognitives pour l’apprentissage de la lecture et des mathématiques.
Pourriez-vous détailler les actions que vous menez au sein d’Excello ?
En premier lieu, tout le matériel pédagogique que nous construisons avec les enseignants se fait dans le cadre de la pédagogie explicite. Le programme est structuré dans un ordre rationnel, et chaque leçon donne un objectif d’apprentissage précis et limité. Une leçon comporte trois étapes. D’abord, l'enseignant explicite tout ce qui est pertinent pour apprendre, en utilisant des mots bien précis. L’enfant met ensuite en pratique ce qu’il a appris de manière guidée, avec un feedback de l’enseignant. Puis l’élève peut se lancer dans une pratique autonome. Le programme est organisé afin de revenir régulièrement sur les acquis, en spirale, sans faire appel à la moindre devinette ou zone d’ombre, ce qui garantit un haut niveau de réussite des élèves. Ce point est très important, car cela construit la confiance de l’enfant en sa capacité d’apprendre, et augmente donc sa motivation.
Autour de ces idées, et bien d’autres résultats expérimentaux que j’ai rassemblés au fil des années dans mes livres tels que Les Neurones de la lecture ou Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines, nous avons d’abord développé la méthode « Kalulu », pour un meilleur apprentissage de la lecture. C’est une méthode purement phonique : elle se concentre sur l'enseignement systématique des correspondances entre les graphèmes et les phonèmes (les lettres et les sons, pour le dire simplement). On se débarrasse d'un tas d'activités comme par exemple l’apprentissage par cœur de « mots-outils » à photographier mentalement, qui éloignent l’enfant du processus de lecture. Nos expérimentations, menées dans plus de deux cent cinquante classes de CP, montrent d’excellents résultats : en moyenne, les élèves « Kalulu » apprennent à lire plus rapidement que les élèves du groupe contrôle. La fluence de lecture progresse, mais aussi la compréhension des phrases et des textes. La méthode, adaptée en portugais et en espagnol, connaît aussi des résultats extrêmement positifs en Amérique latine. Tous nos outils, que nous continuons d’optimiser, sont aujourd’hui disponibles gratuitement sur notre site web et sur une application sur tablette et téléphone, qui peut aider les parents à accompagner leurs enfants.
En 2025, nous avons lancé l'action « Pionniers des maths ». Le but est de créer une nouvelle pédagogie des mathématiques, mieux adaptée aux élèves de primaire et à ce que nous savons de la manière dont leur cerveau représente les objets mathématiques. En moins d’un an, l’équipe a créé deux années entières d’enseignement explicite de tout le programme de CE2 et CM1 – plus de deux mille documents ! Nous construisons ce programme avec cent cinquante enseignants de six académies, qui nous font confiance pour ces expérimentations. Nous obtenons dès à présent de bien meilleurs résultats, et les élèves se mettent à aimer les maths. La prochaine étape sera de mener des essais randomisés et contrôlés, pour lesquels nous avons déjà plus de cinq cents classes volontaires. L’enthousiasme est énorme.
« Agir pour l’éducation », c’est aussi une multitude de conférences à la pointe de la recherche…
Nous avons en effet organisé des cycles de conférences qui, chaque année, mettaient un thème à l’honneur. Le but était de faire une synthèse de la recherche la plus actuelle, mais aussi la plus applicable en classe. Des cycles ont ainsi été consacrés à l’apprentissage de la lecture en 2023, aux approches expérimentales en éducation en 2024, et à « réenchanter les mathématiques » en 2025. Mais cette année, nous changeons de modèle pour avoir un impact plus fort. Nous créons le Forum Éducation, une grande journée de partage des outils et des idées pédagogiques qui marchent. Elle se tiendra le 30 septembre 2026 au Collège de France, et nous espérons en faire une rencontre annuelle de référence. Durant toute une journée, nous mettrons en valeur de nombreux projets et pratiques qui ont un impact positif sur l’éducation. Nous voulons créer un grand dialogue entre chercheurs et professionnels de l’enseignement : partager nos outils et avoir leurs retours. Il y aura des conférences ainsi que des ateliers plus restreints où enseignants et chercheurs pourront interagir en direct. En fin de journée aura lieu un grand débat avec Esther Duflo et Philippe Aghion, deux Prix Nobel d’économie que le Collège de France s’enorgueillit de compter parmi ses professeurs !
Outre le Forum Éducation, quelles sont les prochaines étapes mais aussi les défis qui attendent l’initiative ?
Un défi qui attend chacun de nos projets dans les années à venir est le passage à l’échelle. Il ne suffit pas de créer un outil pédagogique qui fonctionne bien avec un chercheur. Il faut encore qu’il soit adopté et puisse fonctionner en toute autonomie entre les mains des enseignants. Or, comment les former à cet outil, de surcroît à l’échelle de l’Éducation nationale ? Sur le site d’Excello, nous faisons de gros efforts pour créer une boîte à outils complètement gratuite et en accès libre, notamment avec des vidéos explicatives. Nous souhaitons également que l’initiative « Agir pour l’éducation » se coordonne avec d’autres partenaires, par exemple le conseil scientifique de l’Éducation nationale (partenaire du Forum Éducation) ou le projet « L’École dont nous rêvons » de l’Académie des sciences, piloté par la mathématicienne Laure Saint-Raymond. Les premiers résultats obtenus me rendent très enthousiaste et très optimiste, et avec la culture grandissante de l’évaluation et de l’expérimentation qui émerge à l’Éducation nationale, je suis persuadé qu’un changement majeur est en route. Cependant, pour que ces programmes grandissent et que nos outils soient diffusés à plus grande échelle, nos moyens sont encore insuffisants. Je suis toujours surpris que les problèmes d’éducation ne soient pas davantage au centre des débats et des priorités financières. C’est pourtant l’avenir de notre pays. Notre initiative a reçu le soutien de plusieurs grands mécènes envers lesquels nous sommes très reconnaissants, mais nous espérons recueillir davantage de dons. L’avenir d’« Agir pour l’éducation » en dépend.
Propos recueillis par Salomé Tissolong, journaliste.