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Hommage à Jacques Livage

Par Jean-Marie Tarascon
Jacques Livage - © Collège de France.

Jacques Livage (1938-2025)

Chers collègues,

J’aimerais à l’occasion de cette assemblée rendre hommage à Jacques Livage.

Jacques est né le 26 octobre 1938 à Neuilly-sur-Seine et il nous a quittés le 9 novembre dernier à Orsay. C’était un chimiste du solide de notoriété mondiale qui fut titulaire de la chaire Chimie de la matière condensée de 2001 à 2009. Certains d’entre vous doivent encore se rappeler l’homme calme, bienveillant et cultivé qu’il était.

Jacques n’a pas eu une enfance facile. Peu après sa naissance, son père a été envoyé en Tunisie pour y commander un régiment, et toute la famille l’accompagna. C’est ainsi que la Tunisie deviendra pour Jacques le pays de ses premiers souvenirs. Au début de la Seconde Guerre mondiale, en 1940, son père est rappelé en France, où il sera arrêté par les Allemands pour acte de résistance, et gardé en captivité. Ce n’est qu’en 1945, à sept ans, qu’il retrouve son père, dont il avait trop peu de souvenirs. Il était à l’époque trop jeune pour réellement se souvenir de son départ.

Brillant, Jacques a un parcours scolaire sans failles. Il intègre d’abord le lycée Pasteur, avant de rejoindre l’École nationale supérieure de chimie, dont il sortira diplômé à 20 ans, déjà marié, père de famille, mais également maître assistant dans cette même école. En parallèle, il débute une thèse à Orsay sous la direction du Pr Mazières. Il s’intéresse alors aux propriétés thermiques et d’absorption des zéolites par des mesures d’analyse thermique différentielles au sein d’un laboratoire pauvrement équipé. En 1966, il présente sa thèse d’État dans des circonstances difficiles, car l’un de ses directeurs lui laisse entendre qu’il n’a pas d’avenir dans la recherche.

Complètement démotivé, sans perspective professionnelle et à l’approche de mai 68, Jacques se désintéresse de la recherche pour s’impliquer dans des mouvements écologistes et pacifiques, rejoignant une communauté où il côtoie littéraires et journalistes. Cette période l’a ouvert à d’autres manières de voir le monde, et lui a enseigné cette capacité rare à savoir dialoguer avec tous. Elle est aussi à l’origine de son talent de communicant que nous lui avons toujours connu. Entre-temps, étant tout de même un peu nostalgique de la science, il part en véritable aventurier avec sa famille « faire un postdoc à Oxford », sans même savoir s’il aura un salaire. Il y développe, à cette époque, l’analyse des oxydes par la méthode de résonance paramagnétique électrique.

Cependant, cet intérim ne l’enchante guère, si bien que, de retour en France, il décide de quitter l’Hexagone pour aller à Katmandou. Départ qui, heureusement pour nous, n’aura jamais lieu, car un grand nom de la chimie inorganique de l’époque, Pierre Collongues, l’a alors repéré et lui fait bien comprendre qu’il ne partira pas. Il lui promet un poste de professeur à la Sorbonne en 1974, mais avec des locaux en piteux état qu’il devra d’abord vider de ses squatteurs. Jacques ne cessera jamais de remercier son mentor tout au long de sa carrière, bien qu’il était fier de dire qu’il avait été nommé plus pour ses qualités pédagogiques que pour ses travaux de recherche.

Après avoir sécurisé quelques espaces, il recrute son premier thésard, que certain(e)s d’entre vous connaissent, puisqu’il s’agit de Clément Sanchez, qui occupera la chaire de Jacques après son départ. Leurs recherches se portent alors sur les hypertrempes d’oxydes de vanadium qu’ils obtiennent soit amorphes, soit cristallins, et qu’ils étudient par RPE. La lenteur de l’installation dans les nouveaux locaux a été propice à la réflexion, et il écrit en 1977 un article visionnaire sur sa conception d’une nouvelle chimie, « la chimie douce », qui va vraiment lancer sa carrière. Ainsi, jeune professeur au look baba cool, Jacques va réussir à se faire une place au sein de cette nouvelle université qu’était alors Paris 6, en créant un laboratoire qui va devenir le Laboratoire de chimie de la matière condensée.

Jacques était un chimiste de renommée internationale, un chercheur dont les travaux ont profondément transformé notre manière de concevoir la chimie. Mais il était aussi un homme de culture, animé par une curiosité intarissable qui dépassait largement le cadre scientifique. Tout au long de sa carrière, il a joué un rôle clé dans la structuration de la recherche française, tant au sein du CNRS que des universités ou du ministère, en présidant de nombreux comités d’orientation. Il savait concilier les exigences du collectif avec le respect des individualités, et il a été l’un des grands promoteurs d’une recherche tournée vers les besoins de la société. Il me disait souvent : « Le rôle du chimiste est de transformer la matière pour l’adapter à nos besoins et d’en faire un solide utile pour notre société ».

Dans toutes ses responsabilités, sa loyauté, son intégrité, sa vision et sa bienveillance ont toujours été reconnues. Il défendait ses idées avec conviction, sans jamais renier ses valeurs éthiques et morales.

Les collègues le qualifiaient de chimiste du solide : ce qui l’amusait, car il rappelait toujours à ses interlocuteurs qu’il n’avait jamais résolu de structure cristallographique. Pourtant, c’est bien lui, Jacques, qui a profondément marqué la recherche française et internationale, en étant toujours en avance sur son temps.

En effet, dès 1975, il a anticipé les défis énergétiques futurs en développant une alternative à la chimie à haute température, une pratique ancienne et énergivore qu’il a résumée avec humour comme « Bake, Shake and Pray ». Il a ainsi proposé une chimie à basse température, frugale en énergie, aujourd’hui connue mondialement sous le nom de « chimie douce », dont la voie sol-gel constitue une composante essentielle. Cette nouvelle approche, dont il est le pionnier, a ouvert l’accès à des matériaux innovants, de type verres, céramiques et composites élaborés à partir de solutions, avec des apports énergétiques réduits, et cela pour le plus grand bénéfice des industriels.

Dix ans plus tard, il ouvrira la voie à une autre aventure, tout aussi novatrice, mais plus biologique. Il devint un pionnier de la chimie inspirée du vivant, à la croisée de la chimie des matériaux et de la biologie, explorant les processus naturels de minéralisation. Il parvient à créer des matrices minérales capables d’immobiliser des espèces biologiques tout en préservant leur activité. Il a ainsi ouvert une nouvelle ère de recherches avec de nombreuses applications : biocapteurs, bioréacteurs, matériaux bifonctionnels.

Jacques était un visionnaire, un précurseur, un pionnier… Celui qui devinait avant les autres, celui qui promouvait une science nouvelle, orthogonale à ce qui se faisait ailleurs. Il a ainsi pu jouir d’une reconnaissance à l’étranger, à une époque où il était difficile de se singulariser et d’échapper aux chapelles bien établies. Il a su inculquer à tous ses collaborateurs, les plus anciens comme les plus jeunes, cette envie de liberté académique.

Malgré l’ampleur de son œuvre, il est toujours resté humble et modeste. Nous devons le remercier pour cet héritage scientifique profond et durable qu’il nous lègue. Pour ma part, ses travaux sont une référence que je continue à utiliser quotidiennement dans mes recherches. Je dois le remercier également pour toutes nos discussions scientifiques passionnées, pour son accueil chaleureux à mon retour en France, et pour avoir facilité ma réintégration dans la communauté française avec tant d’élégance et de délicatesse. Il a su garder son calme malgré parfois mon manque de diplomatie.

Jacques avait aussi le talent de communiquer à son entourage sa passion de la recherche, son envie d’en faire toujours plus. Il savait trouver les mots justes et convaincre. Il a su m’attirer au Collège de France pour une chaire annuelle, qui me laissait au départ plutôt dubitatif. Il avait d’ailleurs été offusqué que ma première réaction soit un simple : « Ok. Je vais réfléchir. »

Au-delà du chercheur exceptionnel qu’il était, c’était un excellent pédagogue. J’ai souvent rencontré des étudiants qui avaient choisi de faire un master ou une thèse en chimie du solide, simplement parce qu’ils avaient eu Jacques comme enseignant. Il leur avait communiqué son enthousiasme, leur avait « tout fait comprendre », tant ses cours étaient clairs et vivants. Il aimait transmettre, expliquer, éveiller : ses nombreuses interventions dans les collèges et les lycées en région en témoignent. Qui sait combien de vocations scientifiques il a fait naître ?

À plus de 80 ans, il a continué à avoir une activité professionnelle débordante. Mais quand arriva le Covid, tout se figea. Il n’eut plus le droit d’aller au laboratoire, de voyager. Toutes les conférences devaient se faire à distance. Cela l’a profondément affecté. Il continua à écrire à ses amis chimistes de par le monde, des États-Unis à Gaza. Mais la magie n’était plus là comme j’ai pu en témoigner lors de nos rencontres au jardin du Luxembourg.

À l’homme de science et de transmission s’ajoutait une personnalité droite, généreuse, d’une humanité rare. Pour beaucoup, il était un ami disponible, adorable, attentif, curieux, tolérant. Il aimait la vie.

Sa gentillesse, son humour, sa passion contagieuse nous manqueront profondément. Sa voix posée continuera de résonner en nous. Son regard chaleureux nous manque. Sa vision et son inventivité nous font défaut. Ses conseils, eux, resteront gravés dans nos mémoires. Avec son départ, notre communauté scientifique a perdu un créateur, un maître, un guide – un père spirituel dont l’œuvre continuera d’inspirer longtemps encore. Il laisse derrière lui un vide immense.

Jean-Marie Tarascon, le 28 juin 2026