Publié le 08 avril 2026
Actualité

Les dents, archives préhistoriques

Éclairages

Un sujet d'actualité scientifique éclairé par une chercheuse ou un chercheur du Collège de France.

Juliette Henrion - © Collège de France.

L’étude de l’évolution humaine repose souvent sur des traces fragmentaires, parmi lesquelles les dents occupent une position singulière. Leur résistance aux processus de fossilisation en fait l’un des matériaux les plus abondants dans les archives paléoanthropologiques. Ces éléments apparemment modestes permettent de reconstruire des dimensions fondamentales de l’histoire évolutive – alimentation, déplacements, environnement –, nous laissant entrevoir ce que pouvait être la vie humaine à la Préhistoire.
Rencontre avec Juliette Henrion*, paléoanthropologue au Collège de France.

Dans les contextes archéologiques, la conservation des vestiges organiques est fortement sélective. Les dents se distinguent par leur durabilité. La paléoanthropologue Juliette Henrion rappelle que leur structure minéralisée explique cette résistance exceptionnelle. Elles constituent « le tissu du corps humain qui possède la matrice minérale la plus importante », une propriété qui permet leur préservation dans des conditions où d’autres parties du squelette disparaissent. Pour cette raison, les dents sont particulièrement précieuses pour l’étude de l’évolution humaine. Elles offrent un accès direct à des populations anciennes, parfois connues uniquement par quelques fragments fossiles. « Les dents constituent une sorte de boîte noire pour la biologie d’un être humain et pour l’étude de son évolution », résume la chercheuseCette « boîte noire » contient en effet des informations multiples, liées aussi bien à la morphologie qu’aux interactions entre l’individu et son environnement.

Des analyses dentaires

L’un des axes majeurs des recherches sur les restes dentaires, outre l’étude de leur morphologie et de leur structure interne, concerne l’analyse des traces d’usure présentes sur les dents. Celles-ci résultent des contacts répétés entre les dents et différents matériaux, aliments, et particules présentes dans l’environnement. Juliette Henrion distingue deux mécanismes principaux : « les traces créées par le contact dent à dent, que l’on appelle attrition, et celles résultant du contact entre matière externe et dents, qui correspond à l’abrasion ». Chacun de ces processus produit des marques spécifiques sur l’émail, des microtraces permettant d’inférer certaines propriétés mécaniques des aliments consommés. Comme l’explique Juliette Henrion, « en fonction des qualités alimentaires – si l’aliment est résistant, dur ou friable –, on observe différents signaux d’usure ». Autrement dit, la surface dentaire conserve la mémoire mécanique des interactions entre l’individu et sa nourriture, mais aussi d’autres éléments qui ont nécessité l’usage des dents pour accéder à la nourriture (para-mastication) ou être modifiés (non-mastication). Les dents ont effectivement longtemps servi d’outils susceptibles de maintenir des objets ou de les travailler. L’étude de ces signatures constitue ainsi une méthode pour reconstituer les régimes alimentaires, mais aussi des comportements particuliers en lien avec l’environnement. Au-delà de la simple identification des aliments, ces études permettent de comprendre les adaptations écologiques des populations humaines anciennes, que d’autres analyses peuvent venir confirmer ou infirmer.

Les dents préservent particulièrement bien l’ADN, mais elles conservent également d’autres signatures chimiques qui renseignent sur les environnements fréquentés par les hommes de la Préhistoire. L’analyse isotopique constitue à cet égard un outil particulièrement pertinent. Elle consiste à mesurer les proportions de certains isotopes dans les tissus dentaires, c’est-à-dire la présence d’atomes d’un même élément dont la masse varie du fait d’un nombre différent de neutrons. Juliette Henrion évoque notamment l’intérêt du strontium, un élément chimique « dont la composition isotopique est très variable en fonction de l’environnement géologique sur lequel un être vivant évolue ». En effet, les roches locales déterminent la composition isotopique de l’eau et des ressources alimentaires, ce qui permet de relier ces signatures chimiques à des régions spécifiques. « Le strontium se trouvant dans la roche, donc dans l’eau, se retrouve dans n’importe quel être vivant de ce milieu », précise la chercheuse. La précision de l’étude isotopique permet d’identifier les origines géographiques des individus ou leurs déplacements au cours de la vie. Dans cette perspective, les dents deviennent des indicateurs de mobilité et potentiellement d’organisation territoriale. Elles contribuent à documenter les déplacements, les stratégies d’occupation des espaces. Combinées aux résultats d’autres disciplines, ces analyses permettent d’explorer les relations entre populations humaines et paysages.

La reconstruction des comportements

Au-delà de l’alimentation et de la mobilité, l’analyse de restes dentaires participe à une ambition plus large : comprendre les stratégies d’adaptation des populations humaines préhistoriques dans leur environnement. Les données dentaires doivent ainsi être replacées dans une enquête plus globale, car leur interprétation nécessite une démarche synthétique. Les indices dentaires doivent être associés à d’autres informations archéologiques et environnementales. Juliette Henrion insiste sur cette dimension pluridisciplinaire du travail scientifique. Selon elle, la recherche consiste à rassembler différents indices afin de reconstruire des comportements passés : « Nous sommes face à une enquête pour reconstruire, interpréter et mettre en récit des comportements ». Cette enquête vise à comprendre non seulement ce que mangeaient les populations anciennes, mais aussi les différents comportements masticatoires, qui donnent un aperçu de leurs stratégies d’exploitation de leur environnement. L’étude des dents devient alors une forme d’archéologie du quotidien, dont l’enjeu consiste à identifier des stratégies d’adaptation de différents groupes d’hominines. Les informations dentaires se transforment en un point d’entrée pour explorer les interactions entre évolution biologique et pratiques culturelles.

Ces recherches trouvent un écho particulier dans l’exposition « Préhistoire : entre utopie et réalité », présentée au Collège de France du 29 avril au 19 juillet 2026 et pour laquelle Juliette Henrion est membre du comité scientifique. L’exposition propose en effet de confronter les connaissances scientifiques actuelles sur les sociétés préhistoriques aux images, souvent contrastées, que les différentes époques ont projetées sur ce passé lointain. Elle rappelle que la Préhistoire est à la fois un objet de science et un puissant territoire d’imagination collective, nourri par l’art, la littérature ou la culture populaire. Comme le souligne la chercheuse, « chaque génération a redéfini la manière dont nous représentons nos origines humaines, entre hypothèses scientifiques et constructions idéologiques »Dans cette perspective, les travaux de Juliette Henrion participent précisément à ce dialogue entre savoir et représentation. En interrogeant les traces matérielles les plus ténues – telles que les usures dentaires, mécaniques masticatoires et variabilités morphologiques –, ils contribuent à affiner la compréhension empirique des modes de vie des populations préhistoriques et à nuancer les récits souvent simplifiés qui entourent la Préhistoire. L’enquête scientifique sur les restes dentaires, en révélant les interactions complexes entre alimentation, environnement et mobilité, rappelle que, loin de se cantonner à l’imaginaire, la reconstitution du passé humain s’appuie sur des recherches rigoureuses à la croisée de l’analyse matérielle et de l’interprétation.

*Juliette Henrion est docteure en anthropologie biologique, rattachée à la chaire Paléoanthropologie, CIRB-Collège de France-CNRS/UMR 7241 – Inserm U1050.