Marc Fontecave, membre de l’Académie des sciences et professeur au Collège de France, chaire Chimie des processus biologiques, revient pour nous sur les rapports conflictuels entre la société civile et les notions en déshérence de « progrès » et de « technique ». Selon lui, la technologie peut encore apporter des réponses aux grands enjeux d’aujourd’hui, que sont, par exemple, la lutte contre le changement climatique et la transition énergétique. Il nous explique les efforts que la France a faits et doit encore faire pour montrer l’exemple sur la scène internationale.
La notion de « progrès », telle que formalisée par les Lumières, est-elle aujourd’hui dépassée face au changement climatique ? Autrement dit, faut-il être technosceptique ?
Marc Fontecave : Des Lumières jusqu’à la fin du XXe siècle, la société a eu foi dans le progrès par la science, dans la capacité de l’homme à résoudre les problèmes par la technique ou la technologie. Évidemment, il y a toujours eu des débats sur les limites des avancées que le progrès pourrait permettre. Néanmoins, les voix opposées à cette idée étaient minoritaires. En France, dans les années 70, grande période de construction de notre parc nucléaire, il y avait un consensus très fort autour de cette question alors que les technologies en notre possession étaient loin d’être aussi sophistiquées et sûres qu’aujourd’hui. De nos jours, le débat est vif et un tel consensus semble impossible. Je pense que la perte de confiance dans le progrès s’appuie plus sur des ressorts plus psychologiques que politiques. La complexité du monde et des phénomènes en jeu déstabilise la société qui se retrouve de plus en plus en plein désarroi. Le problème est que certaines personnes, comme les catastrophistes, alimentent ces peurs pour des motivations que j’ignore. De ce fait, nous basculons dans un affrontement idéologique qui voudrait opposer les tenants du « progrès » aux technophobes. Ce que je trouve dramatique est que ce conflit affecte la jeunesse plus sensible à ces discours négatifs. Pourtant, la science et la technique peuvent répondre aux grands défis actuels, comme la transition énergétique ou la réduction de l’impact de notre consommation énergétique.
Justement, en parlant de transition, la France est-elle sur la bonne voie ? Est-ce un pays « pollueur » ou un bon élève ?
Pour bien poser les bases de la discussion, tous les pays développés sont plus pollueurs que les pays émergents, du fait de notre niveau de vie plus élevé. Cela dit, parmi les pays développés, la France reste un des pays les moins émetteurs de CO2 (ndlr : gaz à effet de serre responsable du réchauffement climatique). Elle représente à peine 1,7 % des émissions mondiales. Si l'on s’intéresse uniquement à la question de l’énergie, nous sommes parmi les plus vertueux en matière de CO2 produit par kWh consommé. Cette bonne performance s’explique par le fait que la France est un des pays les plus électrifiés au monde et que cette électricité est essentiellement d’origine nucléaire et hydroélectrique. Les efforts à fournir sont à faire massivement dans la mobilité et l’habitat, et dans une moindre mesure dans l’industrie.