Publié le 24 octobre 2023
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« La période de 1650 à 1720 est peut-être la plus controversée dans l'histoire de l'Inde. »

Entretien avec Naveen Kanalu Ramamurthy

Lauréat du prix 2023 du Collège de France pour les jeunes chercheuses et les jeunes chercheurs

Naveen Kanalu Ramamurthy, chercheur spécialiste de l'Empire moghol

Docteur en histoire, Naveen Kanalu Ramamurthy est spécialiste de l’Empire moghol. Il est récompensé cette année par le prix du Collège de France pour son travail ambitieux et savamment interdisciplinaire. Aussi linguiste, il mêle l’histoire administrative, le droit, l’économie ou encore les études islamiques pour mener à bien ses recherches. Naveen Kanalu Ramamurthy est maître de conférences à l’EHESS, où il détient la chaire Pour une histoire institutionnelle de l’Empire moghol : Droit, pouvoir et économie politique en Asie du Sud (XVIIe-XVIIIe siècles).

L’Empire moghol s’est maintenu en Inde durant plusieurs siècles, mais votre thèse se concentre sur les années 1650 à 1720. Pourquoi avoir choisi cette période en particulier ?

Naveen Kanalu Ramamurthy : En effet, l'Empire moghol a été fondé en 1526, et, bien qu’il décline à partir du début du XVIIIsiècle, il disparaît avec son dernier empereur en 1857, lors de la révolte des Cipayes. J’ai concentré mon travail sur les années 1650 à 1720 pour plusieurs raisons. D’abord, cette période est peut-être la plus controversée dans l'histoire de l'Inde. Aujourd’hui encore, elle est très mal vue, quels que soient les courants historiographiques ou les idéologies… À l’époque, les Moghols sont des souverains musulmans qui règnent sur une population majoritairement non musulmane, composée d’hindous, de sikhs et de jaïns. Le règne de l’empereur Aurangzeb, qui a duré presque cinquante ans (1658-1707), est souvent décrié, car associé à une orthodoxie musulmane. On le considère comme rigoriste et violent. On lui reproche d’avoir fait détruire quelques temples hindous pour y construire des mosquées à la place. Rappelons que cela avait lieu dans des contextes politiques particuliers, lors de conflits avec des chefs ou des groupes religieux. Il est aussi critiqué pour avoir rétabli la jizya qui, dans le droit musulman, est l'impôt de capitation que doivent verser les non-musulmans. Cela s’appliquait en réalité à une partie très minime de la population. Plusieurs groupes sont exemptés tels que les femmes, les enfants, les personnes malades, celles qui n'ont pas de revenus… Toutefois, cela reste négatif dans l'imaginaire collectif indien. On a aussi tendance à considérer que le droit des Moghols était inapplicable : comment un droit musulman aurait-il bien pu s’appliquer à des personnes non musulmanes ? En l’absence supposée de système juridique efficace, Aurangzeb est dépeint comme un despote, prenant des décisions de manière arbitraire. Ces questions controversées ne sont malheureusement pas assez étudiées et cela m’a rendu curieux !

Pour comprendre quelle a vraiment été la gestion de l’État dans l’Empire moghol, j’ai étudié le droit de l’époque. On parle du droit hanéfite, une des principales écoles de l'islam sunnite. J’ai aussi choisi cette période comme point d’entrée, car c’est dans les années 1660-1670, au début du règne d’Aurangzeb, qu’a lieu la première compilation impériale du droit. Elle contient les fatwas, les opinions juridiques des juristes hanéfites.

Vous décrivez une société en réalité bien loin de ces a priori. Vous déconstruisez notamment l’idée d’un empire qui serait despotique…

Dans mes recherches, je m’efforce de montrer que de nombreux éléments sur lesquels il y a un consensus historiographique sont faux. Il y a eu des erreurs d'interprétation sur le règne d’Aurangzeb : certains historiens contemporains l’ont parfois accusé à tort, parce qu’ils avaient interprété des documents, tels que des édits impériaux, sans prendre en compte le droit. Si les actions de l’empereur paraissent arbitraires, c’est parce que l’on ne comprend pas le droit. En réalité, on observe des normes éthiques et une uniformité dans la pratique. L’empereur ne peut pas faire tout ce qu'il souhaite. Il est lui aussi un sujet de droit. Il en est de même pour son administration. C'est un droit sacré, fondé sur la foi : quand les juges prennent une décision, ils agissent au nom de Dieu et doivent se comporter de manière digne. Ils ont été formés dans des collèges et veillent à appliquer le droit de manière correcte dans chacune de leurs décisions. Ils jouent un rôle majeur dans l’Empire. On ne peut donc pas qualifier ce régime de despotique. Je dirais que c’est une sorte de souveraineté absolutiste, avec un système juridique.

Comment ce droit hanéfite permet-il d’administrer l’entièreté de la population, alors qu’une majorité est non musulmane ?

Si le droit hanéfite peut s’appliquer à toute la population, c’est parce qu’il ne s’arrête pas aux pratiques purement religieuses ou culturelles. C’est une conception du droit plus large qui comporte une vision globale de la société.

Les juristes distinguent ce qu'ils appellent « les pratiques rituelles » des « transactions ». Concernant les pratiques rituelles, comme par exemple la prière, le pèlerinage ou le mariage, le droit hanéfite ne s'applique qu’aux musulmans. Les populations non musulmanes ont le droit de pratiquer leur religion en toute autonomie, sans aucune intervention de l’État. Elles suivent leurs propres coutumes. Ces communautés sont dites « protégées » : elles acceptent de se soumettre au pouvoir musulman et ont, en contrepartie, cette autonomie religieuse (avec différents types de limites et de contraintes) et le droit de vivre, travailler, commercer dans cette société…

Cela nous amène au volet transactionnel. Dans une large mesure, ce droit s’applique à l’ensemble de la population, de manière indifférenciée. Il couvre de nombreux domaines, à commencer par toute la fiscalité de l’État. Il prévoit par exemple quels types de taxes l'État peut imposer, selon quels critères – dans ces sociétés principalement agricoles, cela varie selon le type de terre, de cultivation… Les systèmes monétaire, commercial et comptable sont développés pour l’ensemble de la population. Les juristes ont aussi créé toute une architecture pour l’administration : quelles sont les normes légitimes par lesquelles les souverains peuvent gouverner, comment les juges doivent se comporter, quels types de recours sont possibles, comment les faire… Il faut savoir que tout le monde peut se rendre auprès de la justice pour réclamer un jugement, faire valoir ses droits… On peut aussi citer le droit de propriété qui est le même pour tous, à quelques exceptions près. Finalement, une grande partie du droit hanéfite ne fait pas de discrimination entre musulmans et non-musulmans.

Peut-on donc parler d’une cohabitation entre les groupes musulmans et non musulmans ?

Oui, mais il ne faut pas réduire le débat à cette binarité religieuse : la réalité sociale est en fait beaucoup plus complexe. D’autres formes de discriminations existent, notamment celles entre les femmes et les hommes, cette société étant principalement masculine et patriarcale. De plus, il existe différentes castes et communautés chez les hindous et les musulmans, ce qui crée d’autres divisions et hiérarchies socio-économiques. Ainsi, selon votre statut social, les privilèges que vous avez changent votre position dans la société. Par exemple, un tisserand musulman qui tisse du coton a une position sociale inférieure à un marchand hindou qui vend des tissus de soie ou qui fait des exports  même s’ils ont une large gamme de droits similaires.

La question des langues est centrale dans votre travail. Vous en maîtrisez de nombreuses, tant modernes, classiques que vernaculaires. Comment utilisez-vous ces compétences linguistiques dans vos recherches ?

L’Empire a une dimension plurilingue. Les traités de droit sont en arabe : c’est la langue théologique des musulmans. L'administration se fait quant à elle en persan : c'est la langue savante. Les agents publics correspondent en persan. Pour finir, la population ne parle pas persan, mais des dialectes. On trouve plusieurs langues vernaculaires régionales, telles que le dhundhari (dialecte du râjasthâni oriental), l’hindavi, le bengali, le marathi, le télougou et le kannada. Ma connaissance de plusieurs d’entre ces langues m'a alors permis d'utiliser divers types de sources. Dans mes recherches, je suis continuellement dans la traduction. J’alterne entre les traités juridiques en arabe, qui ont leur propre technicité, les formules et les styles d'écriture propres à l'administration en persan, et les plaintes ou suppliques envoyées par les sujets dans des langues vernaculaires ou en persan, selon leur statut social. Gardons en tête que la majorité de la population est illettrée, donc elle formule le plus souvent ses plaintes à l’oral. Des procès-verbaux sont alors réalisés directement en persan par les scribes. C’est une chaîne de traduction constante : cet appareil juridique et administratif a besoin d'énormément de personnels qualifiés qui connaissent plusieurs langues, savent traduire, rédigent des documents…

La prise en compte simultanée de toutes ces langues me permet de reconstruire cet objet juridique sous différentes perspectives et d’apporter de nouveaux éclairages historiques. Car jusqu’à présent, les recherches dans ce domaine se sont beaucoup concentrées sur le persan, la langue des élites.

Vous soulignez l’importance des sources pour obtenir ces résultats. À quelles archives avez-vous eu accès et comment avez-vous procédé ? Est-ce une tâche facile ?

Un historien doit bien sûr se confronter à différents positionnements théoriques ou historiographiques, mais les archives sont nos sources primaires. Il s’agit parfois de relire les mêmes textes afin d’en donner une autre interprétation. J’ai par exemple étudié des traités juridiques en arabe, qui sont peu connus au-delà des spécialistes de l’histoire du droit musulman au Moyen-Orient. Ils peuvent être édités ou en version manuscrite. On parle d'une culture manuscrite : en Inde, l’imprimé arrive vraiment au XIXe siècle, avec le colonialisme. J’ai mené des recherches dans plusieurs villes, institutions, bibliothèques… Un certain nombre de manuscrits ont été déplacés à l’époque coloniale et on les trouve à la British Library, à Londres, ou à la Bibliothèque nationale de France (BnF), à Paris. Je me suis aussi rendu dans une vingtaine d’archives en Inde, ainsi qu’à Istanbul. Le droit hanéfite était aussi pratiqué dans l'Empire ottoman : les manuscrits sont en arabe, l’application se faisait en turc ottoman.

Une étape majeure a été la découverte d’environ deux cent mille documents d’archives, encore jamais exploités, que j’ai faite au Rajasthan State Archives à Bikaner, au nord-ouest de l’Inde. Une partie a déjà été cataloguée, mais la majorité ne l’est pas. Cette découverte a été centrale dans ma recherche, car elle m’a permis d’utiliser des sources que personne n'avait jamais vues. Il n’y a pas d’historiographie sur ce sujet. Je me suis alors concentré sur ces fonds, qui constituent des preuves de l’application du droit hanéfite. Je continuerai de les exploiter dans mes futurs travaux.

Ce qui constitue peut-être la plus grande difficulté dans ma recherche est la difficulté d’accès aux sources dans les régions non européennes : il n'y a parfois pas assez de personnel et certaines archives sont en très mauvais état. En Inde, le climat est très humide et il y a beaucoup de poussière... Parfois, un manuscrit se désagrège quand on tente de le saisir ! De plus, ces fonds sont écrits dans des langues qui ne sont plus parlées ni enseignées. Ce n’est pas la priorité en termes de financement. Si certains fonds sont en bon état, d’autres nécessiteraient un travail institutionnel pour prendre en charge la conservation.

Dans quelle direction vos recherches évoluent-elles et quels sont vos objectifs pour les années à venir ?

Je travaille actuellement sur la publication de ma thèse. Pour les cinq années à venir, je compte développer ma recherche sur les questions de l'urbanisme et de l'urbanité. Pour ce faire, j’ai obtenu un financement dans le cadre du programme Jeunes chercheuses et jeunes chercheurs (JCJC) de l'Agence nationale de la recherche. Je verrai comment le droit hanéfite est appliqué dans différentes villes mogholes, dans la vie publique et sur la question de la propriété. Il s’agira de comprendre comment ces villes sont administrées, quels sont les différents types d'agents qui s’occupent de la gestion de la ville, des liens entre les villes et avec le monde rural… Il s’agira de savoir comment l'administration impériale est impliquée dans la production de l'espace et de l'aménagement territorial de ces villes. L'idée serait d’utiliser des outils numériques permettant d’extraire des données et de retracer des espaces tels qu'ils existaient à l'époque moghole. Je souhaite aussi utiliser des logiciels de reconnaissance optique de caractères (OCR) pour l’étude des documents manuscrits, car cette tâche est très chronophage. Il serait notamment intéressant d’utiliser cet outil pour certains types d'analyse statistique.

Que représente pour vous l’obtention du prix du Collège de France pour les jeunes chercheuses et les jeunes chercheurs ?

C’est un grand honneur et une grande joie ! La région et la période sur lesquelles je travaille sont assez marginales dans le paysage universitaire français. Les études indiennes en lien avec des études arabes ou islamiques sont rares, elles aussi. Ce prix montre qu’il y a du potentiel pour ce champ de recherche, pour mes propres travaux comme pour ceux d’autres chercheurs, à l’avenir. Cela me motive à poursuivre mes recherches, poser de nouvelles problématiques... Une chose est sûre : obtenir la reconnaissance du Collège de France et du jury est une étape majeure dans ma carrière !

Propos recueillis par Salomé Tissolong
Photos ©
 Patrick Imbert