Valérie Schram, chargée de recherche en papyrologie grecque

22 septembre 2021

L’arbre et le bois dans l’Égypte gréco-romaine ! Tels sont les objets de recherche de Valérie Schram, chargée de recherche au CNRS, auparavant attachée temporaire d'enseignement et de recherche (ATER) au Collège de France.

Valérie Schram

Qu’est-ce qu’un papyrus ?

Le papyrus, fabriqué à partir de la plante du même nom, est un support d’écriture qui a été utilisé dans l’ensemble du monde méditerranéen antique. En Égypte, grâce à l’aridité du climat, les vestiges de papyrus ont été préservés dans des conditions particulières qui nous permettent de les étudier aujourd’hui, alors qu’ils ont souvent été perdus dans d’autres régions du monde méditerranéen.
La papyrologie est l’étude des textes littéraires et documentaires provenant d’Égypte qui ont été écrits sur des supports périssables ou jetables, principalement en grec ancien. Ces supports peuvent être des ostraca (tessons de poterie), des parchemins ou des tablettes de bois, mais ce sont essentiellement des papyrus.

Comment travaillent les papyrologues ?

En papyrologie, on étudie des textes datant de l’époque où la langue officielle de l’Égypte était le grec, c’est-à-dire du IIIsiècle av. J.-C. (après la conquête d’Alexandre le Grand) jusqu’au VIIsiècle apr. J.-C. (après la conquête arabo-musulmane), ce qui représente une fourchette de 1 000 ans d’histoire et des dizaines de milliers de documents – le plus souvent à l’état de fragments – touchant à tous les domaines de la vie.
Dans cette documentation abondante, chaque papyrologue aura sa propre spécialité : il y a ceux qui publient les textes bruts (conservés dans les collections ou découverts lors de fouilles) en les déchiffrant, les traduisant et les commentant ; et ceux qui travaillent sur des problématiques plus larges à partir des textes édités.
Certains papyrologues travaillent essentiellement sur des textes littéraires, d’autres se spécialisent dans les documents juridiques, la fiscalité, ou l’histoire sociale – il y en a pour tous les goûts ! Je m’intéresse plus particulièrement à l’histoire des paysages et à l’exploitation des ressources végétales égyptiennes.

Quel cursus avez-vous suivi ?

Après un bac et une prépa littéraires, je suis partie à la fac pour une licence de lettres classiques puis un master 1 en littérature latine. Je me suis laissé guider par ce que j’avais envie d’apprendre sur le moment : le grec ancien, le latin, la littérature, l’histoire... Ensuite, j’ai passé les concours de l’enseignement ; avec le CAPES en poche, j’ai obtenu un poste pour enseigner dans le secondaire. Je dois reconnaître que l’expérience a été un peu rude. Quand on est jeune professeur, en général, on se sent un peu démuni. À l’issue de ma première année d’enseignement, je me suis dit : « c’est trop dur, je vais reprendre des études ! »
Mon master 1 en littérature latine m’avait intéressée, mais je n’avais pas l’impression de pouvoir apporter quoi que ce soit de nouveau à ce champ disciplinaire.
Je réfléchissais donc à une autre voie et c’est par hasard que j’ai rencontré une étudiante qui m’a parlé de ses recherches en papyrologie. Cela m’ayant intriguée, je suis allée à l’Institut de papyrologie rencontrer son directeur de l’époque, Jean Gascou. Il a ouvert pour moi les tiroirs remplis de papyrus de la collection de la Sorbonne, et m’a présenté un papyrus grec qui contenait une compilation de superstitions liées à la rencontre fortuite d’animaux comme l’alouette ou le loup. J’ai vraiment accroché : un mois après, je me lançais dans un master 2 en papyrologie avec pour projet de mémoire l’édition et le commentaire de ce recueil inédit.
Après quoi, j’ai obtenu l’agrégation de lettres classiques et j’ai été à nouveau enseignante pendant trois ans. Cette fois, l’expérience a été beaucoup plus positive et j’aurais eu plaisir à continuer ; mais j’ai eu peur de regretter de ne pas essayer une thèse. Je savais que je pourrais toujours redevenir enseignante alors que si je ne tentais pas la recherche, je me fermais la porte pour toujours.

En quoi votre thèse a-t-elle été un défi ?

Mon directeur de thèse, Jean-Luc Fournet, m’avait suggéré des thématiques en lien avec l’artisanat dans l’Égypte gréco-romaine dont la boucherie (alors que je suis végétarienne !), le textile, la poterie, etc.
Après un temps de réflexion, j’ai développé un projet de recherche sur la question de l’exploitation du bois, depuis la plantation des arbres jusqu’à l’utilisation du matériau dans la construction ou le mobilier. Cela n’avait encore jamais été traité de manière approfondie – sans doute à cause du préjugé selon lequel l’Égypte ne disposait pas de ressources en bois propres.
J’ai construit mon corpus petit à petit, tout en sachant que j’avais tout à apprendre.
L’ Antiquité tardive et l’Égypte avaient finalement été très peu abordées dans mes études de lettres. Or mon sujet couvrait l’ensemble de la période des sources papyrologiques grecques, jusqu’au début du VIIIe s. apr. J.-C. C’était pour moi un véritable saut dans le temps et l’espace.
L’Institut de papyrologie, qui héberge la meilleure bibliothèque spécialisée en papyrologie de France, m’a été très utile : c’est là que se trouvent rassemblées toutes les éditions de textes dont j’ai eu besoin.
Je me suis donc formée à ce sur quoi j’allais travailler : la papyrologie avec ses outils et méthodes, l’histoire de l’Égypte gréco-romaine, l’archéologie et les fouilles, la restauration de papyrus, la langue copte, et même la botanique antique !
L’un des aspects auquel j’ai dû apprendre à faire attention est le biais d’interprétation. En effet non seulement la documentation n’est pas homogène, mais la langue grecque d’Égypte peut aussi présenter des particularités par rapport à la langue grecque parlée dans le reste du bassin méditerranéen. Par ailleurs, certains mots de vocabulaire n’auront pas la même signification en fonction des périodes. On va avoir des glissements de sens ou l’arrivée de mots nouveaux – comme dans toute langue – en fonction des influences culturelles, politiques ou régionales.

Papyrus comptabilité grecque

Comptabilité grecque (IIIe s. av. J.-C.) attestant le rassemblement de bois sur le Nil sous la forme de radeau en vue d'une expédition vers le Delta (détail de P. Lille 25, © Sorbonne Université – Institut de papyrologie).

La formation en botanique vous a particulièrement marquée…

La botanique a été un point fort dans mes recherches. J’ai recensé plusieurs essences d’arbres : l’acacia, le saule, le jujubier, etc. Et j’ai été confrontée à des biais d’interprétation. Par exemple, dans les éditions de textes papyrologiques que je consultais, la « bruyère » était régulièrement mentionnée et il était dit que l’on manquait tellement de bois en Égypte qu’on en était réduit à utiliser du bois de bruyère. J’ai trouvé cela curieux : on ne construit pas des portes avec du bois de bruyère ! Grâce à des séjours en Égypte, à l’Institut français d’archéologie orientale du Caire, j’ai eu la chance de discuter de mes problématiques avec des archéobotanistes – archéologues spécialisés dans l’analyse des restes végétaux anciens. Selon eux, cela n’avait pas de sens de parler de bois de bruyère puisque la bruyère ne pousse pas en Égypte. C’est là que j’ai commencé à comprendre qu’il y avait un problème d’interprétation du vocabulaire technique botanique grec qui apparaît dans les sources papyrologiques. J’ai entrepris des enquêtes lexicographiques pour débusquer le véritable sens de certains mots. En l’occurrence, ce terme qui m’a posé souci ne désignait pas, comme en grec classique, la bruyère mais le tamaris. En Égypte, les tamaris peuvent se développer sous la forme de véritables arbres qui produisent du bois utilisé en construction.
Il y avait, en fait, en Égypte beaucoup plus de ressources en bois que l’on peut le penser. Surtout, les Égyptiens étaient experts dans la plantation, la gestion et la protection de leurs arbres, de sorte qu’ils en assuraient la disponibilité pour leurs besoins. Ce sont des enjeux qui résonnent avec nos problématiques contemporaines.

Que retenez-vous de vos expériences en tant que doctorante et postdoctorante ?

Ce qui est vrai pour tous les jeunes chercheurs je pense, c’est la pression que l’on se met pour réussir notre thèse puis pour être recruté en postdoctorat. Même si cela a été parfois difficile, mon privilège a été d’être accompagnée et soutenue par des personnes à la fois bienveillantes, savantes et exigeantes, qui m’ont permis de multiplier les contacts et les expériences pour enrichir mon CV.
C’est lors de mes deux ans de contrat d’ATER, auprès de Jean-Luc Fournet, que l’idée de l’exposition « Le papyrus dans tous ses États, de Cléopâtre à Clovis » présentée au Collège de France a vraiment pris forme. En tant qu’ATER, j’ai principalement participé à la rédaction, à l’édition et à la relecture du catalogue – on y retrouve d’ailleurs des photos que j’ai pu prendre en vacances en Sicile, en Grèce ou en Turquie ! Dans l’ensemble, c’était la première fois que je prenais part à l’élaboration d’une exposition – une aventure aussi stressante que passionnante.
Suite à cela, j’ai travaillé en Norvège sur un projet transdisciplinaire qui porte sur la christianisation de l’Égypte au IVe siècle. Il a fallu que je m’approprie de nouvelles problématiques et que je me forme en histoire religieuse. Ce qui était particulièrement stimulant, c’était d’échanger quotidiennement avec des chercheurs d’autres disciplines : archéologues, céramologues et spécialistes du copte.
Cela m’aurait intéressée de rester, mais j’ai eu depuis la chance de décrocher un poste permanent au CNRS. Je reviens en France pour conduire un programme de recherche que j’ai créé moi-même. Donc je n’ai aucun regret. Il s’agira notamment de poursuivre mes travaux sur l’exploitation des ressources végétales égyptiennes dans la continuité de ma thèse. Bien sûr, c’est difficile de savoir ce qu’on va trouver et où cela va nous mener, la recherche réserve toujours des surprises.

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Valérie Schram est chargée de recherche au CNRS au sein du Laboratoire archéologies et sciences de l'Antiquité (ArScAn). Elle a été ATER au sein de la chaire « Culture écrite de l'Antiquité tardive et papyrologie byzantine » du Pr Jean-Luc Fournet.

Photos © Patrick Imbert
Propos recueillis par Océane Alouda