Notre capacité d’introspection est-elle illusoire ?

Bien que la métacognition soit devenue un élément essentiel de la psychologie expérimentale contemporaine, celle-ci ne l’accepte qu’en tant qu’objet d’étude. On s’accorde à penser qu’il faut étudier la capacité d’introspection pour elle-même, sans supposer qu’elle soit nécessairement juste, mais simplement comme une opération mentale dont les mécanismes et les limites restent à élucider. L’introspection pouvant être fausse, connaissances et méta-connaissances peuvent donc être classées selon leur valeur de vérité : je peux « savoir que je sais » (confiance dans mes réponses, connaissance de mes stratégies) et « savoir que je ne sais pas » (conscience de mes erreurs et de mes oublis), mais également « ne pas savoir que je sais » (ignorance des opérations subliminales ou préconscientes) et même « ne pas savoir que je ne sais pas », autrement dit « croire savoir » (faux souvenirs, justifications fictives de mes comportements).

De nombreux exemples de telles fictions mentales ont été cités dans le cours. Mentionnons l’expérience de Johansson et coll. sur la cécité au choix (choice blindness) (Johansson, Hall, Sikstrom & Olsson, 2005), dans laquelle le sujet de l’expérience est amené à décrire avec force détails les raisons pour laquelle il a choisi l’une de deux photographies de jeunes femmes… alors que, par un tour de passe-passe, c’est l’image qu’il n’a pas choisie qui lui a été donnée ! La personne se met ainsi à donner, avec le même niveau de détail, la même confiance, la même tonalité émotionnelle, des explications d’un choix qu’elle n’a pas fait. Une autre expérience classique montre que nous pouvons être à la fois inexpérimentés et inconscients de l’être (unskilled and unaware) (Kruger & Dunning, 1999). Dans une série de test très divers (évaluation de plaisanteries, problèmes de logique, de grammaire…), ce sont les participants les moins habiles qui surestiment le plus leur niveau de réussite, méjugeant ainsi leur incompétence. Paradoxalement, l’entraînement, qui améliore les performances objectives, rend aussi les sujets mieux conscients de leur incompétence et peut ainsi diminuer l’estimation subjective de la performance.

Une troisième expérience classique démonte le sentiment que nous avons parfois d’être proches de la solution d’un problème (Metcalfe, 1986). Au cours de la résolution d’énigmes logico-mathématiques, toutes les 10 secondes, le sujet note sur une échelle de 0 à 10 son sentiment d’être plus ou moins « chaud » ou « froid ». Non seulement ce « réchauffement » subjectif n’est pas une bonne indication que la solution est proche, mais c’est l’inverse : l’impression d’être « chaud » est plus élevée avant une réponse erronée qu’avant une réponse correcte !

L’étude de la méta-mémoire indique que, sans être très précis, les jugements métacognitifs ont souvent une faible corrélation avec les performances de premier ordre. Par exemple, lorsque nous avons l’introspection d’avoir un « mot sur le bout de langue » (tip of the tongue state ou TOT), la reconnaissance ultérieure du mot est effectivement meilleure que lorsque nous n’avons pas une telle introspection. De même le « sentiment de savoir » (feeling of knowing ou FOK) n’est-il pas toujours faux : la performance objective, mesurée par exemple dans un test ultérieur de reconnaissance d’une chaîne de caractères, varie de façon monotone avec le « sentiment de savoir » (Koriat, 1993). Cependant, ce dernier n’est pas toujours correctement calibré. On observe généralement une surestimation systématique de nos compétences réelles, doublée parfois d’une sous-estimation de notre intuition des items les plus mal maîtrisés. Il en résulte un « effet difficile-facile » (hard-easy effect) : la mémoire des items faciles est surestimée, tandis que celle des items difficiles est sous-estimée. L’introduction d’un délai de mémoire peut faciliter le jugement métacognitif. En effet, immédiatement après avoir étudié, nous sommes dominés par un sentiment de savoir qui est très souvent erroné.

Comment fonctionne le sentiment de savoir ? Il n’est en aucun cas fondé sur un accès direct à l’opération de notre mémoire à long terme – nous en ignorons les mécanismes, et nous nous trompons systématiquement sur l’influence de certains facteurs, tels que l’importance d’alterner des séances d’apprentissage et de test (Karpicke & Roediger, 2008). Seule l’expérimentation sur nous-mêmes nous permet d’évaluer nos connaissances. Une théorie plausible (Koriat, 1993) propose que nous développions progressivement un ensemble d’heuristiques qui fournissent des indices partiels, mais pas nécessairement optimaux, sur le fonctionnement de notre mémoire. Ainsi, le sentiment de savoir serait issu d’au moins deux indices : la familiarité du problème et l’accès conscient à des connaissances partielles pertinentes. Le caractère plus ou moins approprié de ces indices peut expliquer, au moins en partie, pourquoi le jugement métacognitif apparaît si souvent mal calibré (Gigerenzer, Hoffrage & Kleinbolting, 1991).

La théorie présentée par Ericsson et Simon (1980), comme celle de l’espace de travail neuronal global que j’ai développée avec Jean-Pierre Changeux (Dehaene & Changeux, 2011), suggère qu’il doit exister au moins un cas où notre capacité d’introspection devrait être précise. Selon ces théories, le contenu présent ou très récent de la mémoire de travail devrait être directement accessible à l’introspection et au rapport verbal. Une série d’expériences menées en collaboration avec Jérôme Sackur et Mariano Sigman le confirme : les participants à une expérience de temps de réaction disposent d’une excellente introspection de la durée des étapes de traitement conscient (Corallo, Sackur, Dehaene & Sigman, 2008 ; Marti, Sackur, Sigman & Dehaene, 2010). Cependant, de très nombreuses informations échappent à cet espace de travail, d’une part parce qu’il est lent et sériel, d’autre part parce que, par définition, il n’a pas accès aux traitements non-conscients, qui constituent la majorité de nos opérations mentales (informations non-attendues, transitoires, codées par des processeurs spécialisés ou par leurs connexions, etc. ; voir le cours de 2009).

En conclusion : sans être totalement illusoire, notre introspection est souvent fausse, car elle ne dispose pas d’un accès direct aux mécanismes qu’elle prétend pourtant connaître. Notre introspection semble restreinte au contenu de notre mémoire de travail. La plupart de nos jugements métacognitifs s’appuient sur une reconstruction, fondée sur des indices partiels issus de notre expérience passée, et donc sujette à caution.