Boccace, le survivant et la tyrannie de la mort

Résumé

En quoi les auteurs de la novellistica sont-ils « habiles et légers » ? C’est qu’ils manifestent ce qu’Italo Calvino appelait une « légèreté pensive » (pensosità) qui fait paraître pesante, inerte et opaque la frivolité. Le « bond léger » de Guido Cavalcanti, confronté à la brigata spendericcia de Betto Brunelleschi qui lui cherche noise dans la neuvième nouvelle de la sixième journée du Décaméron exprime cette attitude. On en propose ici une lecture à la lumière de la sociologie historique des institutions communales. Mais une lecture historique de cette nouvelle, s’appuyant sur la notion de cas et de « forme simple » (selon André Jolles) doit aussi tenir compte du fait que la scène se passe dans un cimetière. Revenant au récit-cadre de Boccace et à « l’horrible commencement » que constitue la peste noire de 1348, on définit l’événement comme inoubliable et indescriptible : la fiction a pour fonction de percer cet effroi. Elle permet aussi de définir le tyran, avec Elias Canetti, comme un survivant au pouvoir.

Sommaire

  • Suivre les « narrateurs habiles et légers », d’accord, mais qu’est-ce que la légèreté ?
  • Italo Calvino appelle « légèreté pensive » (pensosità) cet élan qui fait paraître pesante, inerte et opaque la frivolité (Leçons américaines, 1986)
  • Boccace, Décaméron, neuvième nouvelle de la sixième journée : histoire d’une brigata spendericcia
  • Sept femmes, trois hommes et deux personnages historiques : Betto Brunelleschi et Guido Cavalcanti
  • Temps de l’histoire, temps de la narration et passé récent
  • « Il se trouvait donc entre les colonnes de porphyre que l’on peut toujours voir, les tombeaux et la porte de San Giovanni, quand messire Betto, traversant à cheval la place de Santa Reparata avec sa compagnie, l’aperçut parmi ces sépultures et dit en accord avec ses amis : “allons lui chercher noise” (Andiamo a dargli briga)
  • Une accusation d’athéisme un peu cavalière
  • « Se voyant encerclé, Guido leur répondit avec promptitude (prestamente) : “Seigneurs, vous êtes ici chez vous, livre à vous de me dire ce que vous vous semble” : puis ayant posé la main sur l’un de ces tombeaux qui étaient très hauts, il prit son élan et, doué qu’il était d’une parfaite légèreté (sì come colui che leggerissimo era), se retrouva de l’autre côté ; leur ayant échappé, il s’en alla »
  • L’éloge, par Italo Calvino, du bond léger : « Que sa gravité recèle le secret de la légèreté, tandis que ce que beaucoup prennent pour la vitalité des temps, bruyante, agressive, trépignante et tapageuse, appartient au royaume de la mort, comme un cimetière d’automobiles rouillées »
  • Historiciser notre lecture de la nouvelle : Giorgio Inglese, Francesco Baussi, Fosca Mariani Zini
  • Qu’est-ce qu’un cas ? « La forme du cas a ceci de particulier qu’elle pose une question sans pouvoir donner la réponse, qu’elle nous impose l’obligation de décider mais sans contenir la décision elle-même — elle est le lieu où s’effectue la pesée mais non pas encore le résultat » (André Jolles, Formes simples, Paris, 1972)
  • Le récit cadre de la sixième journée du Décaméron, le trait d’esprit comme morsure légère : « je veux vous rappeler que la nature de la répartie n’est pas de mordre comme un chien, mais comme une brebis »
  • La chute ne sera pas mortelle : Guido Cavalcanti se dégage, Betto Brunelleschi se fait l’interprète de sa propre défaite
  • La violence d’un magnat : « Et beaucoup se réjouirent de sa mort, car ce fut un bien triste citoyen » (Dino Compagni, Cronica, à propos de la mort en 1311 de Betto Brunelleschi)
  • Retour à la cité (Christiane Klapisch-Zuber, 2006) : quand le magnat négocie sa réintégration dans le fonctionnement ordinaire des institutions communales
  • Guido Cavalcanti, « l’un des meilleurs dialecticiens du monde, excellent expert en philosophie naturelle » : loquens ut naturalis
  • Averroès, les épicuriens et la leggiadria de Guido
  • Messer Brunetto, questa pulzelletta (Dante, Rime, sonnet 99)
  • La brigata de Dante et de Guido Calvalcanti : une poésie du savoir (Emanuele Coccia et Sylvain Piron)
  • Une société dantesque : fiction du cas, friction des normes
  • 1348 : histoire globale d’un événement de longue durée
  • « Ceuls qui moururent/nul ne les pourroit nombrer/ Ymaginer, penser ne dire/Figurer, monstrer ne ecrire » (Guillaume de Machaut)
  • Des textes de la pratique qui ne documentent que les à-côtés du désastre
  • Millard Meiss, La peinture à Florence et à Sienne après la Peste noire (1951) : la peinture donne-t-elle à voir l’irruption de la mort ?
  • Vasari et le déni de peste : « la chance prodigieuse de vivre au temps de Messire François Pétrarque »
  • La peste n’est pas dépeinte, elle est peinte ; elle n’est pas décrite, elle est écrite (Georges Didi-Hubermann, « Feux d’images. Un malaise dans la représentation du XIVe siècle », préface à Millard Meiss)
  • Défiguration de masse et décomposition de la ressemblance
  • « Après ce bouleversement, la cité vécut en paix jusqu’en 1348, époque de cette peste mémorable (quella memorabile pestilenzia) décrite par Giovanni Bocaccio avec tant d’éloquence, et qui enleva dans Florence plus de quatre-vingt-seize âmes » (Machiavel, Histoires florentines, 1526)
  • Inoubliable mais indescriptible, la peste ne produit pas de bouleversements politiques
  • Lire en historien la description en « frontispice » du Décaméron : « …entassés là, comme les marchandises que l’on empile dans les cales des navires, ils étaient couche après couche recouverts d’un peu de terre jusqu’à ce que l’on fût au sommet de la fosse »
  • Après cet « horrible commencement », traverser l’effroi : « Mais je ne voudrais pas que l’effroi vous interdise d’aller plus avant »
  • Guido Cavalcanti, « narrateur habile et léger » : lui aussi a traversé l’effroi
  • « L’instant de survivre est instant de puissance. L’effroi d’avoir vu la mort se dénoue en satisfaction, puisque l’on n’est pas soi-même le mort » (Elias Canetti, Masse et puissance, 1960)
  • Le tyran est un survivant au pouvoir.