Résumé
Nous revenons d’abord sur le cas de Tabarin, avec lequel nous avons terminé la séance précédente. L’image de Tabarin en comédien, voire même en philosophe, aussi séduisante soit-elle, a une histoire. Elle s’est construite dans la deuxième moitié du XIXe siècle, lorsqu’écrivains et historiens amateurs, animés par la nostalgie du « vieux Paris », firent des charlatans du Pont-Neuf des figures d’artistes populaires, précurseurs du théâtre des boulevards et de la littérature facétieuse.
Retour à l’époque moderne : il s’agit alors de replacer Tabarin et les autres charlatans dans une autre généalogie : celle des triacleurs et vendeurs ambulants de thériaque, des opérateurs du XVIIe siècle, puis des marchands d’orviétan comme Christophe Contugi, surnommé l’Orviétan, qui était à la tête d’une véritable entreprise familiale et bénéficiait de privilèges royaux pour vendre son produit.
Cette économie des remèdes s’inscrit dans un « régime pharmacologique » (Emma Spary) transformé par l’afflux de drogues exotiques, comme l’opium, dont l’usage thérapeutique et l’expérimentation – par exemple chez Moyse Charas – brouillent la frontière entre la recherche savante et la théâtralité des opérateurs. Parallèlement, l’historiographie récente a nuancé le modèle d’un marché médical libre sous l’Ancien Régime, en insistant sur la densité des régulations, des licences, des privilèges, ainsi que l’importance de la charité, des réseaux locaux et des institutions religieuses. L’attention portée à la médecine empirique et aux vendeurs de drogues révèle le flou qui entoure ces activités, la porosité des frontières, la diversité des acteurs et la concurrence des institutions.