Résumé
Le cours de cette année, consacré à la figure du charlatan, s’inscrit dans le cadre plus large d’une réflexion sur les mutations de l’espace public au XVIIIe siècle, sur les ambivalences du rapport au savoir et sur les paradoxes du public des Lumières, appelé à la fois à affirmer son autonomie critique et à accorder sa confiance aux autorités savantes. Le point de départ est le constat de l’omniprésence de la figure du charlatan et de la dénonciation du charlatanisme dans la pensée des Lumières. Pour cela, nous partons d’une formule mémorable de Condorcet : « Toute société qui n’est pas éclairée par des philosophes est trompée par des charlatans ». Ce qui s’exprime, c’est l’utopie des Lumières et la scène fondatrice de la conscience moderne : d’un côté, des savants désintéressés qui éclairent le peuple ; de l’autre, des « charlatans habiles » qui visent à le tromper. Autonomie de la science, émancipation par l’instruction et gouvernement démocratique sont ainsi fermement liés. Le geste, toutefois, implique de distinguer « une classe d’hommes », les philosophes et les savants, destinés à « diriger l’opinion » pour la prémunir des « prestiges du charlatanisme ». Or, les choses sont moins simples, d’une part parce que les frontières, sur le terrain des pratiques sociales, entre empiriques et médecins sont parfois plus incertaines, d’autre part, parce que, dans le débat intellectuel et politique, « charlatan ! » est d’abord une dénonciation susceptible d’être retournée contre ses adversaires, à la façon dont Jean-Paul Marat, en 1791, dénonce les académiciens des sciences comme les « charlatans modernes ».
Il nous faut donc à la fois comprendre la fonction sociale des charlatans, depuis leur apparition en Italie au XVIe siècle, au croisement de l’histoire de la médecine et de l’histoire des spectacles, et étudier les controverses intellectuelles et politiques que cette figure suscite, dans la lignée du grand livre de Grete de Francesco, Die Macht des Charlatans (1937).
En guise de définition préalable, on propose de retenir quatre traits permettant de circonscrire la figure protéiforme du charlatan : la prétention à détenir un savoir secret, l’éloquence séduisante, la tromperie, et enfin la théâtralité de la mise en scène de soi. Le cours sera centré sur le XVIIIe siècle, mais s’autorisera des allers-retours avec l’histoire plus ancienne du charlatanisme ainsi qu’avec ses avatars contemporains. Il s’agira d’une réflexion sur la nature même de « l’autorité scientifique », guidée par l’hypothèse d’une anxiété épistémologique et politique à l’égard du « public », logée au cœur de la pensée moderne issue des Lumières.