Amphithéâtre Marguerite de Navarre, Site Marcelin Berthelot
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Résumé

Le cours de cette année, consacré à la figure du charlatan, s’inscrit dans le cadre plus large d’une réflexion sur les mutations de l’espace public au XVIIIsiècle, sur les ambivalences du rapport au savoir et sur les paradoxes du public des Lumières, appelé à la fois à affirmer son autonomie critique et à accorder sa confiance aux autorités savantes. Le point de départ est le constat de l’omniprésence de la figure du charlatan et de la dénonciation du charlatanisme dans la pensée des Lumières. Pour cela, nous partons d’une formule mémorable de Condorcet : « Toute société qui n’est pas éclairée par des philosophes est trompée par des charlatans ». Ce qui s’exprime, c’est l’utopie des Lumières et la scène fondatrice de la conscience moderne :  d’un côté, des savants désintéressés qui éclairent le peuple ; de l’autre, des « charlatans habiles » qui visent à le tromper. Autonomie de la science, émancipation par l’instruction et gouvernement démocratique sont ainsi fermement liés. Le geste, toutefois, implique de distinguer « une classe d’hommes », les philosophes et les savants, destinés à « diriger l’opinion » pour la prémunir des « prestiges du charlatanisme ». Or, les choses sont moins simples, d’une part parce que les frontières, sur le terrain des pratiques sociales, entre empiriques et médecins sont parfois plus incertaines, d’autre part, parce que, dans le débat intellectuel et politique, « charlatan ! » est d’abord une dénonciation susceptible d’être retournée contre ses adversaires, à la façon dont Jean-Paul Marat, en 1791, dénonce les académiciens des sciences comme les « charlatans modernes ».

Il nous faut donc à la fois comprendre la fonction sociale des charlatans, depuis leur apparition en Italie au XVIsiècle, au croisement de l’histoire de la médecine et de l’histoire des spectacles, et étudier les controverses intellectuelles et politiques que cette figure suscite, dans la lignée du grand livre de Grete de Francesco, Die Macht des Charlatans (1937).

En guise de définition préalable, on propose de retenir quatre traits permettant de circonscrire la figure protéiforme du charlatan : la prétention à détenir un savoir secret, l’éloquence séduisante, la tromperie, et enfin la théâtralité de la mise en scène de soi. Le cours sera centré sur le XVIIIsiècle, mais s’autorisera des allers-retours avec l’histoire plus ancienne du charlatanisme ainsi qu’avec ses avatars contemporains. Il s’agira d’une réflexion sur la nature même de « l’autorité scientifique », guidée par l’hypothèse d’une anxiété épistémologique et politique à l’égard du « public », logée au cœur de la pensée moderne issue des Lumières.

Bibliographie

  • Danilo Bilate, Essai historique et philosophique sur le charlatanisme, L’Harmattan, 2024.
  • Ariane Chemin et Marie-France Etchegoyen, RaoultUne folie française, Gallimard, 2021.
  • Deborah Cohen, « Denouncing charlatans at the end of the eighteenth century: the politics of constituting a medical public », French History, 2025.
  • Condorcet, Cinq Mémoires sur l’instruction publique, éd. Charles Coutel et Catherine Kintzler, Garnier-Flammarion, 1994.
  • Condorcet, Tableau historique des progrès de l’esprit humain, éd. Jean-Pierre Schandeler et Pierre Crépel, Paris, Ined, 2004.
  • Fanny Charasse, Le Retour du monde magique. Magnétisme et paradoxes de la modernité, Les empêcheurs de tourner en rond, 2024.
  • Isabelle Coquillard, Corps au temps des Lumières : les docteurs régents de la Faculté de médecine à l'Université de Paris au XVIIIsiècle, Honoré Champion, 2022.
  • Grete De Francesco, The Power of the Charlatan, Yale University Press, 1939.
  • Beya Dhraïef, Éric Négrel et Jennifer Ruimi, Théâtre et charlatans dans l’Europe moderne, Presses Sorbonne Nouvelle, 2018.
  • John Ganz, « Why are we so vulnerable to charlatans like Trump »,New York Times, 12 juin 2018.
  • Marina Garcés, Nouvelles Lumières radicales, La Lenteur, 2020.
  • Jean-Baptiste Gouriet, Les Charlatans célèbres, Lerouge, 1819.
  • Marcela Lacub et Patrice Maniglier, « Laissez-nous nos charlatans », Le Monde, 2 décembre 2003.
  • Colin Jones et Laurence Brockliss, The Medical World of Early Modern France, Clarendon Press, 1997.
  • Colin Jones, « The Great Chain of Buying: Medical Advertisement, the Bourgeois Public Sphere, and the Origins of the French Revolution », The American Historical Review, 101(1), 1996, p. 13-40.
  • Sandro Landi, « Guaritori del popolo. Le radici moderne del populismo (Machiavelli, Pomponazzi, La Boétie) », Teoria politica, 12, 2022, p. 229-253.
  • Jacques Léonard, « Les guérisseurs en France au XIXsiècle », RHMC, 27(3), 1980, p. 501-516.
  • Cathy McClive et Lisa W. Smith, « Women at the Centre: Medical Entrepreneurialism and "la grande médecine" in Eighteenth-Century Lyon », French History, 38, 2024, p. 11–27.
  • Moisés Naím et Quico Toro, Charlatans: How Grifters, Swindlers, and Hucksters Bamboozle the Media, the Markets, and the Masses, Basic Book, 2025.
  • Céline Pauthier, L'Exercice illégal de la médecine, 1673-1793 : Entre défaut de droit et manière de soigner, Éditions Glyphe, 2003.
  • Jean-Pierre Peter, « Une enquête de la Société royale de médecine : malades et maladies à la fin du XVIIIe siècle », Annales ESC, 1967, 22-4, p. 711-751.
  • Irina Podgorny et Daniel Gethmann « "Please, come in." Being a charlatan, or the question of trustworthy knowledge », Science in Context, 33(4), 2020, p. 355-361.
  • Roy Porter, Health for Sale: Quackery in England, 1660-1850, Manchester University Press, 1989.
  • Matthew Ramsey, Professionnel and Popular Medicine in France, 1770-1830. The Social World of Medical Practice, Cambridge University Press, 1988.
  • Meghan K. Roberts, « Spontaneous Human Combustion and Claude-Nicolas Le Cat's Hunt for Fame », Journal of Modern History, 93(4), 2021, p. 749-782.