Résumé
Si l’on s’intéresse aux métaphores, notamment à ces mots que les juristes empruntent souvent à la réalité physique pour construire leur vocabulaire conceptuel, le terme « fruit », employé pour désigner le « revenu », semble offrir un exemple presque parfait. Comme si, en observant la nature, les juristes avaient institué un monde analogue, transposé dans l’ordre du droit.
Or, tenter de retracer le destin du mot fructus, depuis les XII Tables du Ve siècle av. J.-C. jusqu’au Code civil français, montre que le parcours des mots et des idées est en réalité plus complexe et instructif. Les Romains ont en effet tendance à lier étroitement le vocabulaire à la dimension économique de la vie : une page de Varron, dans son traité De lingua Latina, en fournit une illustration particulièrement éclairante. Le mot fructus ne peut être détaché du verbe fruor, qui signifie « tirer profit », « jouir de ». Il s’agit donc d’un terme qui, dès l’origine, exprime déjà le point de vue de l’homme et son inclination à penser le monde comme une source d’utilité.
Les juristes romains eux-mêmes semblent s’engager dans ce sentier étroit, où ce qui est naturel est déjà envisagé du point de vue de l’utilité que cela apporte aux hommes. Cela les amène aussi à exclure l’idée que l’enfant né d’une femme puisse être considéré comme une source de profit, car ce serait un court-circuit logique. Paradoxalement, à mesure que l’on s’éloigne de ces origines et que l’on se rapproche de la pensée contemporaine, le terme « fruit » tend à se charger d’un sens plus naturaliste et plus nettement métaphorique : du moins est-ce ce que suggère le parcours proposé par ce cours.