Résumé
Partant en quête d’une archéologie de la croyance dostoïevskienne en la puissance salvatrice de l’émotion esthétique, on se propose de s’arrêter sur un « texte instaurateur » de la mystique politique de l’embellissement des lieux de pouvoirs au XVe siècle : le De re aedificatoria de Leon Battista Alberti (1452), qui affirme en son livre VI : « La beauté obtiendra, même de la part d’ennemis acharnés, qu’ils modèrent leurs courroux et consentent à la laisser inviolée ». L’architecture aurait donc le pouvoir de rendre les choses inviolables. Pour saisir la portée de cette espérance, il convient de rappeler les pouvoirs de l’ornamentum au Moyen Âge, mais aussi sa redéfinition au Quattrocento, dès lors que les arts visuels se réorientent en visant désormais la rhétorique de la persuasion. C’est dans cette perspective qu’on propose un portrait intellectuel de l’ambition humaniste d’Alberti, lisant en même temps l’autoportrait de l’artiste en acrobate dans la Vita Leonis Baptistae Albertis et ses « Entretiens sur la tranquillité de l’âme », le De aedificatoria et les tribulations de la laideur que met en scène la fable politique du Momus. Il en ressort une conception plus inquiète de la visée politique de l’art d’édifier des humanistes, qui n’a pas attendu Machiavel pour travailler à son propre déniaisement.