Amphithéâtre Marguerite de Navarre, Site Marcelin Berthelot
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Résumé

La panthéonisation de l’abbé Grégoire, en 1989, aux côtés de Monge et Condorcet, a suscité des débats inattendus qui portaient non seulement sur son activité de prêtre rallié à la Constitution civile du Clergé, mais aussi sur son rôle dans l’émancipation des Juifs. Jusque-là, Grégoire était resté, dans la mémoire collective, comme un grand promoteur de l’émancipation, notamment avec son Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs, publié à la veille de la Révolution. C’est à ce titre, notamment, que Robert Badinter, après avoir préfacé une réédition de l’Essai, en 1988, a fermement soutenu l’entrée de Grégoire au Panthéon. Toutefois, d’autres voix rappelèrent que le texte de Grégoire était pour le moins ambigu et que certains passages reprenaient les pires stéréotypes hostiles aux Juifs.

Pour éviter tout anachronisme, il faut revenir au contexte des années 1780 et au concours organisé par l’Académie de Metz. L’édition de tous les textes du concours, donnée récemment par Pierre Birnbaum (Seuil, 2017), permet d’aborder la question dans toute sa complexité. Le texte de Grégoire contient en effet des passages d’un antijudaïsme virulent qu’il ne faut pas passer sous silence. Pour autant, l’ensemble est une dénonciation des persécutions que les Juifs ont vécues depuis des siècles et un appel à la tolérance. Tout le « paradoxe de la régénération » (Alyssa Sepinwall) est là : Grégoire insiste sur les défauts et les vices supposés des Juifs pour mieux montrer l’état déplorable dans lequel, dit-il, les persécutions les ont réduits. Il est donc possible, affirme-t-il, de les « régénérer », de transformer entièrement leurs mœurs et leurs coutumes pour les intégrer à la société. Mélange d’injustice et de tolérance, de lieux communs déplorables et de générosité philanthropique, le texte de Grégoire est tourné vers l’émancipation des Juifs, mais en visant leur assimilation, voire leur conversion.

À l’automne 1789, Grégoire plaide à nouveau la cause des Juifs, mais le ton a changé. Il n’est plus question de conditions coercitives en vue de la régénération, mais bien des droits de l’homme et du citoyen, dont tous doivent bénéficier. Stanislas de Clermont-Tonnerre va plus loin, dans un discours du 23 décembre 1789, dont on retient en général une phrase : « Il faut refuser tout aux juifs comme nation et accorder tout aux juifs comme individus », pour en faire la devise d’une politique assimilationniste, ce qui est un contresens. Comme l’ont montré plusieurs historiens, et récemment Maurice Samuels qui a développé ce point dans Le Droit à la différence. L’universalisme français et les Juifs (La Découverte, 2022), l’accès des Juifs à la pleine citoyenneté, acquise finalement le 27 septembre 1791, n’impliquait aucun renoncement linguistique, culturel, ou religieux.

Dès lors, il est possible de renouer quelques fils tirés lors des séances précédentes. L’universalisme révolutionnaire n’est pas un bloc, ni un dogme gravé dans le marbre, mais un champ polémique et politique en perpétuelle mutation. Il est pluriel, dérivé des langages concurrents de l’universel développés par les philosophes des Lumières. Qu’il s’agisse des étrangers, des esclaves, des femmes, des juifs, les enjeux sont différents, mais les problèmes sont en partie les mêmes : chaque fois, on retrouve les mêmes tensions entre l’idéal d’extension illimitée des droits et le principe de clôture de la communauté politique, entre l’idéal d’uniformité qui soutient le projet national et l’acceptation des différences au nom du pluralisme religieux et culturel. Il a fait l’objet, dès 1789, puis tout au long des deux siècles qui ont suivi, d’interprétations et de réinterprétations, de débats et de conflits, dont nous héritons aujourd’hui.