Introduction : L'épopée de Gilgamesh lue comme une réflexion sur la condition humaine

L’épopée de Gilgamesh est en quelque sorte la meilleure entrée en matière pour la question de la condition humaine. Gilgamesh dont on peut traduire le nom par « l’ancêtre (est) un (jeune) héros », a probablement d’abord été un roi historique qui régna sur Uruk aux alentours du XXVIIe siècle avant notre ère. Il est mentionné dans plusieurs documents dès la fin du 3e millénaire et les anciens Mésopotamiens le considéraient comme l’homme le plus important de tous les temps. Le personnage de Gilgamesh a très vite été divinisé ou héroïsé. On retrouve son nom sur une liste de divinités datant des environs de 2400 avant notre ère. La Liste sumérienne des rois, lui attribue des origines surnaturelles. Quant à l’Épopée, elle le dit fils de Lugalbanda – prédécesseur déifié de Gilgamesh dans la Liste sumérienne des rois – et de la déesse Ninsun, la Dame Bufflonne. Ainsi, « en lui deux tiers sont divins, un tiers est humain ».

L’histoire de la formation de l’épopée est très intéressante pour le bibliste, car elle se déroule en plusieurs étapes.

a) À l’origine, il n’y avait pas une seule épopée mais différentes histoires indépendantes les unes des autres (écrites en sumérien vers 2000-1700) relatant les exploits et les prodiges de Gilgamesh (Bilgames en sumérien) : (a) l’exploit contre Ḫuwawa, (b) contre le Taureau céleste, (c) la descente du serviteur de Gilgamesh, Enkidu, aux enfers, (d) la mort de Gilgamesh, (e) la victoire de Gilgamesh contre Agga de Kish. Les écrits les plus anciens sur Gilgamesh sont de courtes histoires, tenant généralement sur une seule tablette d’argile. Ces différentes légendes ne sont pas liées entre elles et il ne fait aucun doute qu’elles ne constituaient pas une unité littéraire.

b) Des tablettes en vieux-babylonien à partir du XVIIIe s. av. notre ère, bien que très fragmentaires, laissent penser qu’il y avait déjà une épopée qui portait le titre « Šûtur eli šarri », « Le plus grand parmi les rois » ; les différents fragments montrent qu’il n’y avait pas de version canonique mais que différentes versions coexistaient.

c) Entre les XVIe et XIe siècles, l’épopée de Gilgamesh connaît une large diffusion. Des fragments ont été trouvés à Emar, Megiddo et Ugarit. À Bogazköy on a découvert des fragments d’une version en hittite qui condense les aventures de Gilgamesh en trois tablettes (appelées « chant de Gilgamesh ») et à Nuzi des fouilles ont fourni des fragments en hurrite relatant le combat contre Ḫuwawa.

d) Durant le premier millénaire se développe ce qu’on appelle souvent une « version standard de l’épopée », dite aussi version ninivite, car la majeure partie des témoins connus, datant des environs de 650 avant J.-C., a été retrouvée à Ninive dans la bibliothèque du roi assyrien Assurbanipal. Celle-ci remonte à l’activité d’un scribe du nom de Sîn-lēqi-unninni qui dans la mémoire babylonienne est considéré comme l’auteur de l’épopée de Gilgamesh. Il a peut-être vécu à la fin du deuxième millénaire et a repris un texte plus ancien (d’autres le considèrent comme un poète légendaire, tel Homère). C’est apparemment lui qui a organisé et transformé l’ancien poème du début du deuxième millénaire en 12 tablettes.

La grande popularité de l’Épopée en a fait un texte classique, sans doute récité et régulièrement utilisé comme exercice dans les écoles de scribes, voire comme texte éducatif pour initier les jeunes gens des classes aisées aux grands thèmes de la condition humaine : vie, mort et sexualité.

L’épopée s’ouvre par la quête d’un vis-à-vis pour Gilgamesh, roi puissant, mais seul.

Ce n’est pas sans rappeler les raisons que Yhwh indique dans le récit de la Genèse pour la création de la femme. Gilgamesh, un roi, reste un être imparfait et tyrannique jusqu’à la rencontre d’un vis-à-vis.

La déesse Aruru crée alors Enkidu (« créature d’Enki ») avec de l’argile :

Quand Aruru entendit cela,
elle fabriqua en son cœur l’image / l’idée d’Anu.

Son vis-à-vis Enkidu est introduit à la civilisation via la sexualité, et c’est donc l’expérience de la sexualité qui semble distinguer l’homme des animaux, une sexualité qui n’est pas limitée à un acte rapide servant à la procréation, mais qui a une légitimation en elle-même, qui procure le plaisir, qui fait que Enkidu acquiert la connaissance et le langage et qu’il devient un homme. Il s’est donc séparé des animaux. Cette séparation se conclut par le fait qu’Enkidu chasse et tue les animaux afin de protéger les hommes. La relation qui va se nouer entre les deux amis est préparée par des rêves de Gilgamesh qui donnent à cette relation une connotation clairement homoérotique. Après avoir tué le gardien de la forêt des Cèdres, Gilgamesh repousse les avances d’Ishtar. Ce rejet est particulièrement intéressant. Gilgamesh est un roi et, selon le rituel du mariage sacré, il devrait s’unir à la déesse pour garantir la fertilité du pays. Il renonce donc à des fonctions royales, voire divines. Car on peut aussi lire ce rejet comme le choix de Gilgamesh de rester dans le monde des humains et d’y voir sa vraie place.

Les dieux décident de sanctionner Gilgamesh en faisant mourir Enkidu. Gilgamesh prend alors conscience de sa propre mort : « moi aussi je mourrai et serai comme Enkidu » (IX, 4). Il se met en route pour chercher un remède contre la mort ; il veut rencontrer Utnapishtim qui a échappé au déluge et qui habite derrière les monts « Jumeau ». Pour ce voyage, il implore la protection de Sin et Ishtar. A-t-il compris qu’il ne sert à rien de se révolter contre la déesse ?

Il arrive dans un jardin avec des arbres qui portent comme fruits des pierres rares, connues par les textes magiques et médicaux, et difficiles à identifier. Une tradition comparable se trouve en Ezéchiel 28,13 où le keroub primitif se trouve dans un jardin, et est, quant à lui, couvert de pierres précieuses. Gilgamesh y rencontre, à l’extrémité du monde habitable, Siduri qui est peut-être une manifestation d’Ishtar.

Dans un fragment de la version paléo-babylonienne (éditée par Meissner), Siduri donne un conseil à Gilgamesh qui, curieusement, n’a pas été repris dans la version canonique :

Gilgamesh pourquoi erres-tu ?
Tu ne trouveras pas la vie que tu cherches.
Lorsque les dieux ont créé l’humanité,
Ils ont attribué la mort à l’humanité, la vie, ils l’ont gardée pour eux-mêmes.
Réjouis-toi jour et nuit,
Chaque jour fais la fête, jour et nuit, danse et joue de la musique,
Que tes vêtements soient purs,
Que ta tête soit lavée, purifiée par l’eau.
Regarde le petit qui te tient par la main,
Qu’une femme[1] se réjouisse dans ton sein,
Car tel est le destin [de l’humanité]
(III, 1-13)

Ce conseil qui est le précurseur du « Carpe diem » réapparaîtra dans le livre de Qohéleth, avec des formulations très proches. 

Arrivé enfin chez Utnapishtim, le seul survivant au Déluge auquel les dieux ont conféré l’immortalité, il entend de ce dernier qu’il faut accepter la mort.

Mais juste au moment de partir, la femme d’Utnapishtim lui fait révéler par son mari l’existence d’un remède possible contre la mort : 

Gilgamesh, je vais te révéler une chose cachée et te dire, à toi, un secret des dieux. Il y a une plante, comme du lycium[2] dont les épines, comme celles de la rose, te piqueront les mains, mais si tes mains s’emparent de cette plante, [tu auras trouvé la vie] (X, 281-286).

Gilgamesh tente de s’emparer de ce plant et plonge, alourdi par des pierres, au fond de l’océan des eaux douces.

Pendant qu’il se baigne dans un lac arrive un serpent : « Alors un serpent flaira l’odeur de la plante. Silencieusement il monta et emporta la plante, alors qu’il repartait il avait déjà rejeté sa mue ». L’épopée fournit ici une étiologie de la mue du serpent, phénomène que les Anciens considéraient comme manifestation de l’immortalité. Comme dans la Genèse, c’est le serpent qui est à l’origine de la mortalité de l’homme.

L’épopée de Gilgamesh aborde ainsi de grandes questions de la condition humaine : la vie, la mort, le bonheur, la sexualité, le destin de l’homme durant cette vie et après la mort. Elle s’interroge aussi sur la spécificité de l’homme, sur sa différence avec les dieux (la mort), et avec les animaux (la sexualité, la connaissance). Mais en même temps, l’apparition de nombreux êtres hybrides montre que ses frontières ne sont pas absolues.

 

[1]Marhîtum, terme rare, signifiant une femme fécondée (George, 284 ; Ziegler, 304, n. 60).

 [2]Le même mot apparaît en Jg 9,14 et en Ps 58,10  où il est souvent traduit par « buisson d’épines ». Dans l’imaginaire contemporain et, peut-être grâce à Gilgamesh, le lycium est encore associé à la longévité, comme le montre une publicité consultable à http://aloemalick.skyrock.com/409769438-Lycium-Plus.html (consultée le 10.11.2011).