Résumé
Lire un texte vieilli : c’est ce que fait tout lecteur, dès lors qu’il lit autre chose que le journal du jour ou un roman de l’année. La distance créée par le vieillissement du texte est la première cause qui fait de la littérature une expérience du temps et un arrachement à soi-même. Cette distance est essentielle à l’idée que nous nous faisons de la littérature. Elle l’a toujours été. Depuis plus de deux millénaires dans notre civilisation, depuis plus longtemps encore dans d’autres, la littérature s’enseigne à travers des textes anciens, des classiques. Les poèmes homériques ont été la base de l’éducation à une époque où ils étaient déjà vieux et où leur langue était vieillie.
Cette distance est à la fois subie et goûtée. Elle est subie, puisqu’elle est source d’incompréhension ou de malentendus. Elle est goûtée, car le vieillissement de la langue et le dépaysement du passé exercent en eux-mêmes un charme sur le lecteur, tout en accroissant le malentendu, puisque le texte n’est pas né vieux et qu’il a été écrit pour ses contemporains.
Les littératures médiévales se prêtent tout particulièrement à l’examen de ces questions. Écrites dans des langues jeunes ou dans des langues qui accèdent seulement alors au statut de langue couramment écrite, elles ne sont pas d’abord elles-mêmes confrontées à ce phénomène, mais le rencontrent cependant, voire le suscitent en mettant délibérément l’accent sur une tradition ancienne dont elles prétendent s’inspirer, soit dans la même langue (la poésie scaldique pour la littérature norroise), soit dans une autre (le latin, le « breton »).
Face aux œuvres de l’Antiquité latine classique et chrétienne, avec laquelle ils se sentent en continuité, les lecteurs médiévaux, selon leur statut, selon l’époque, selon leur culture, selon la langue qui est la leur et selon celle du texte qu’ils lisent, peuvent avoir eu le sentiment, soit d’un état ancien de leur langue, soit d’un état savant de leur langue, soit d’une autre langue.
Le Moyen Âge est une période longue, qui voit apparaître et se développer, avec les langues romanes, les littératures écrites dans ces langues. Un moment vient où les premiers textes sont écrits dans une langue désormais sentie comme vieillie. L’étude de la littérature médiévale permet de saisir le moment où une langue prend conscience de son propre vieillissement et d’étudier les réponses apportées par la littérature soit aux difficultés soit aux effets nouveaux nés de ce vieillissement.
Plus tard, les littératures médiévales, les plus anciennes écrites dans les langues européennes modernes, ont offert à ces langues les cas les plus extrêmes de textes reflétant leur état ancien. Les attitudes diverses adoptées à leur égard, simultanément ou au fil des âges, sont pour cette raison révélatrices : rejet, modernisation, traduction, restitution, conservation, imitation.
La distance créée par le vieillissement du texte est certes goûtée et entre dans le jeu de l’esthétique littéraire. Mais, s’il faut répéter cette évidence, elle est aussi et d’abord subie. Elle est source d’incompréhension. Les textes anciens s’éloignent, et de plus en plus vite. Nos contemporains ne peuvent les lire que si nous les équipons de tout un appareil – introductions, explications, notes et, dans les cas extrêmes, modernisation du texte ou traduction. Tout un appareil qui rapproche le texte du lecteur, mais qui en même temps élève entre eux un écran. C’est ainsi que les philologues, les éditeurs de textes, les historiens de la littérature sont placés devant des choix qui ne sont pas seulement pratiques, mais mettent en cause ce que nous attendons du passé. L’éditeur moderne peut choisir de rendre sensible la distance qui nous sépare d’un texte ancien en conservant la langue, les graphies, la ponctuation et jusqu’à la mise en page d’origine. Il privilégie alors la compréhension historique. Ou, cette distance, il peut choisir de la réduire en facilitant la lecture autant qu’il est possible de le faire. Il privilégie alors la relation entre le texte et le lecteur. La première attitude est une attitude d’historien : l’important est de comprendre une époque. Peu importe que l’effort exigé réduise le nombre des lecteurs, puisque de toute façon, sans cet effort, la lecture est sans valeur. La seconde attitude est une attitude de littéraire : l’important est que les textes vivent encore, qu’ils soient encore lus, goûtés, aimés, qu’ils contribuent à l’enrichissement et au plaisir des esprits de nos contemporains, qu’ils soient associés à leur conscience du monde. Peu importe que cette lecture entraîne des distorsions, voire des erreurs, puisque aussi bien l’éloignement dans le temps en crée fatalement jusque dans l’esprit de l’érudit le plus savant et le plus scrupuleux et qu’après tout l’art littéraire se nourrit de ces distorsions.
La question se pose d’autant plus que les formes de la culture et que les langues elles-mêmes changent aujourd’hui à une telle vitesse que la fuite des textes vers le passé en est soudain accélérée. Le canon s’est effondré, les modes mêmes de la lecture et d’une façon générale de l’appréhension du réel et de l’imaginaire se modifient, dans des directions parfois inattendues, au rythme de la révolution numérique. Si bien que les questions posées par la lecture d’un texte vieilli tendent à devenir les questions mêmes de toute lecture.
Ces réflexions, qui étaient à la source de ce colloque, Michel Zink les a exposées et développées en ouverture.