Amphithéâtre Guillaume Budé, Site Marcelin Berthelot
En libre accès, dans la limite des places disponibles
-

Résumé

Charles Darwin avait émis l’hypothèse (en 1871) que la maîtrise du langage est possible sur la base d’une « tendance instinctive » à l’apprentissage des langues, une caractéristique de notre espèce. Cette tendance instinctive a fait l’objet d’études expérimentales approfondies dans les dernières décennies. Un premier résultat significatif a montré que le nouveau-né a une préférence pour la parole humaine par rapport à d’autres sons ou bruits d’une complexité comparable, ce qui permet dès le début une attention sélective aux faits de langage (Voloumanos et Werker, 2007). Mais les capacités du bébé vont bien au-delà de la distinction langage/non-langage. Une figure marquante de l’étude de « l’état cognitif initial » de l’enfant est Jacques Mehler, fondateur d’une école de psycholinguistes, en France et en Italie, qui a eu dans les dernières décennies une grande influence dans le contexte de la recherche internationale. Mehler et ses élèves ont montré que le bébé est capable, dès le début, de distinguer les langues (même des langues qu’il n’a jamais entendues !) sur la base de certaines propriétés rythmiques qui lui sont immédiatement accessibles (Mehler et al., 1988 ; Mehler et Dupoux, 1990). Mais comment le bébé arrive-t-il à apprendre les propriétés spécifiques de la langue (ou des langues, en cas de plurilinguisme) à laquelle il est exposé ? Par exemple, les traits distinctifs utilisés pour distinguer les mots dans sa future langue ? Janet Werker a montré expérimentalement que cet apprentissage se fait « par l’oubli » (Werker et Tees, 1984) : à la naissance, le bébé est sensible à tous les traits distinctifs majeurs utilisés par les langues humaines, mais vers l’âge de 8-10 mois, il ne sera plus sensible qu’aux traits utilisés par la langue à laquelle il est exposé. Par exemple, le bébé « anglophone » perd, ou « oublie » la distinction entre t dentale et t rétroflexe, à laquelle il était pourtant sensible à la naissance, tandis que le bébé exposé à l’hindi garde ce contraste, qui est utilisé par sa langue cible. Cette conception de l’apprentissage comme sélection parmi des options engendrées par l’esprit est surprenante par rapport aux modèles de la tradition empiriste, mais en ligne avec la tradition rationaliste. Elle est aussi compatible et cohérente avec les modèles de l’apprentissage adoptés par des neuroscientifiques tels que Jean-Pierre Changeux (1981, 2007) et Stanislas Dehaene (2017) sur la base de données expérimentales bien établies en neuroscience cognitive.