Résumé
En passant à la perspective rétrospective, nous devons d’abord identifier certaines propriétés marquantes de la connaissance adulte du langage, pour ensuite déterminer comment elles se manifestent chez les enfants. Une propriété centrale mise en lumière dans les études de linguistique formelle (mais observée bien avant) est le caractère illimité des expressions linguistiques : dans notre comportement linguistique de tous les jours, nous sommes constamment confrontés à des énoncés nouveaux, que nous pouvons produire et comprendre à n’importe quel moment, et l’ensemble des énoncés possibles est illimité. Cette capacité peut être ramenée à la maîtrise d’un mécanisme computationnel récursif qui engendre un nombre illimité de structures linguistiques, un mécanisme qui est formalisé par la très simple opération d’assemblage (« merge ») dans le programme minimaliste (Chomsky, 1995). Un tel mécanisme engendre des représentations hiérarchiques, exprimées par les arbres syntaxiques : en effet, tous les processus syntaxiques, morphosyntaxiques et processus d’interface avec le sens sont sensibles à une telle structuration hiérarchique, plutôt qu’à la simple organisation linéaire.
Est-ce que les enfants, dans le courant de l’acquisition du langage, sont aussi sensibles à la structuration hiérarchique ? Les études expérimentales montrent que c’est le cas. La formation de questions oui-non en anglais en offre un exemple classique. La règle en jeu déplace l’auxiliaire en position initiale (John is leaving → Is John leaving?). Or cette règle, qui pourrait être conçue comme une simple opération linéaire, s’applique en effet en respectant la structure hiérarchique chez les adultes. Que font les enfants ? Le travail expérimental de Crain et Nakayama (1987) a montré que les enfants, aussitôt qu’on arrive à les tester sur ces structures, adoptent automatiquement une version hiérarchique de la règle sans prendre en considération une formulation purement linéaire, pourtant plus simple. Cette conclusion est aussi valable pour les processus d’interface qui calculent les dépendances référentielles entre des noms, des pronoms et des anaphores (réfléchis, etc.). Ici aussi, les études de compréhension montrent que les enfants, aussitôt qu’on arrive à les tester, adoptent des procédures sensibles aux représentations hiérarchiques, exprimées en termes de la relation de c-commande (une relation formelle de proéminence structurale : Reinhart, 1976). Dans tous ces cas, évidemment, une force interne pousse l’enfant (et l’adulte) à adopter des représentations et des opérations hiérarchiques pour le langage, en écartant a priori des formulations linéaires, pourtant plus simples. En effet, l’adoption de représentations hiérarchiques découle de l’hypothèse que le mécanisme fondamental de construction des structures est l’opération récursive d’assemblage, une opération qui crée des représentations syntaxiques arborescentes, nécessairement organisées de façon hiérarchique.