Amphithéâtre Guillaume Budé, Site Marcelin Berthelot
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Résumé

Une opération fondamentale dans la syntaxe des langues naturelles est le mouvement : certains éléments sont typiquement prononcés dans des positions distinctes des positions dans lesquelles ils sont interprétés. Considérons par exemple une question en français telle que la suivante : Quel livre Jean a-t-il acheté ? Ici, l’expression quel livre doit être interprétée comme objet thématique du verbe acheter, mais elle ne se trouve pas dans la position canonique de COD, elle a été déplacée en position initiale de phrase.

Il y a plusieurs types de mouvement, avec des caractéristiques en partie différentes : le mouvement wh- dans les interrogatives et les relatives, le mouvement de syntagme nominal (dans le passif, etc.), le mouvement des clitiques, le mouvement d’une tête à une position de tête plus haute, etc. Est-ce que tous les types de mouvement sont acquis en bloc, ou bien des types différents de mouvement sont acquis à des moments distincts dans l’apprentissage ? Les études de corpus et l’expérimentation montrent clairement que la maîtrise de différents types de mouvement est bien espacée dans le temps : certaines constructions qui impliquent le mouvement sont présentes dès le début de la production de structures à plusieurs mots, avant 2 ans, tandis que d’autres cas de mouvement restent difficiles jusqu’à l’âge de la scolarité, et même après. Y a-t-il une base de principes pour distinguer les mouvements « faciles » et les mouvements « difficiles », appris tardivement ? Un facteur qui joue certainement un rôle important est l’intervention : une configuration où un élément déplacé « traverse » un élément similaire pose des difficultés à l’apprenant. Ainsi s’explique le contraste entre des relatives sujet comme (1), compréhensibles à l’âge de 3 ans, et des relatives objet comme (2), difficiles à comprendre même après l’âge de 5 ans :

Image retirée.

Contraste-entre-des-relatives-sujet (Rizzi)

En (2) l’expression nominale est déplacée de la position objet du verbe laver à la position de tête de la relative et ce mouvement traverse la position sujet le lion, une autre expression nominale ayant une structure interne analogue, tandis que le mouvement dans la relative sujet (1) ne traverse aucune autre position nominale, et ne pose donc aucune difficulté spéciale à l’enfant.

Puisque la théorie grammaticale a développé une analyse structurée des effets d’intervention, cas particuliers des effets de localité (Rizzi, 1990), il est naturel de capitaliser sur la littérature théorique pour mieux comprendre les difficultés que les apprenants éprouvent par rapport à certaines configurations de mouvement (Friedmann, Belletti et Rizzi, 2009). On a ici un exemple clair d’interaction fructueuse entre théorie grammaticale et étude de l’acquisition du langage. Leurs apports respectifs permettent une conception articulée de l’étude du langage, qui intègre la modélisation théorique et les résultats expérimentaux dans plusieurs domaines.