Résumé
Le modèle des principes et paramètres (Chomsky, 1981) a introduit une approche précise et flexible pour aborder l’uniformité et la variation du langage : les langues humaines sont des systèmes régis par des principes universels, mais impliquant des points de choix binaires, les paramètres. Cette approche a créé un langage technique précis pour la syntaxe comparative, qui a connu un développement considérable sur cette base.
Selon ce point de vue, l’acquisition de la syntaxe est fondamentalement une opération de fixation de paramètres sur la base de l’expérience. Nous retrouvons ici une autre manifestation de l’« apprentissage par l’oubli » : fixer des paramètres veut dire sélectionner certaines valeurs sur la base de l’expérience à partir d’un ensemble de possibilités donné a priori, et donc « oublier » les autres options possibles. Ce cadre ouvre donc la question de la temporalité de la fixation paramétrique : quand les paramètres sont-ils fixés par l’apprenant ? Faisant la synthèse d’une dizaine d’années de travail de corpus, Wexler (1996) a émis l’hypothèse que les paramètres sont fixés précocement par l’apprenant, en effet avant que la production de structures complexes ne commence. Prenons l’exemple d’un paramètre fondamental d’ordre de mots : l’ordre verbe – objet (lire livre, comme en français ou en anglais), ou objet – verbe (livre lire, comme en japonais ou en turc). Les premières productions à deux mots, vers 18 mois, respectent l’ordre fondamental de la langue : l’enfant francophone dira donc lire livre, et l’enfant japanophone dira (l’équivalent de) livre lire, ce qui est attendu sur la base de l’hypothèse de Wexler. Néanmoins, la question se pose du caractère abstrait de la connaissance grammaticale à cet âge. Est-ce que l’enfant d’un an et demi a déjà la connaissance abstraite et générale « ma langue est une langue VO (ou OV) », généralisable à des cas de combinaisons nouvelles, jamais entendues ? Ou bien l’enfant ne fait-il que répéter ce qu’il a entendu, sans avoir (dans ces premières phases) la capacité de généraliser ? L’approche « néo-constructiviste » (ou item-based) de Tomasello (2003) prédirait une telle incapacité de généralisation.
Il est possible de tester expérimentalement si l’enfant est capable précocement de généraliser sa connaissance grammaticale à des cas nouveaux : on peut utiliser des verbes possibles mais non existants dans la langue, des formes de « jabberwocky » (au sens du fameux poème de Lewis Carroll) comme « daser » ou « pouner » en français. En effet, Franck et al. (2013) ont montré que l’enfant francophone d’environ un an et demi interprète une séquence comme « le cheval dase le chien » comme une phrase transitive où le cheval fait une action sur le chien, tandis qu’il n’assigne aucune interprétation à une séquence comme « le cheval le chien dase ». Même s’il n’a jamais entendu le verbe « daser » l’enfant sait donc que sa langue est une langue à ordre « Sujet – verbe – objet », et applique cette connaissance à une phrase nouvelle, un résultat répliqué sur le chinois, aussi une langue S V O. Réciproquement, l’enfant exposé à une langue « Sujet – objet – verbe » (ou S O V) comme le hindi assigne une interprétation phrasale à des séquences nom – nom – verbe comme l’équivalent de « le cheval le chien dase », tandis qu’il n’assigne aucune interprétation phrasale à des séquences impossibles dans cette langue (Gavarró et al., 2015 ; voir aussi Zhu et al., 2022). Ces résultats suggèrent que la fixation de certaines propriétés paramétriques fondamentales est une opération précoce, effectuée par l’enfant avant le début de la production de structures complexes.