Résumé
La lutte contre le charlatanisme médical, au XVIIIᵉ siècle, hérite d’une ancienne tradition critique mais elle s’inscrit dans un nouveau contexte, celui de l’essor d’une politique de la santé, au croisement de la « noso-politique » (Michel Foucault) et des Lumières médicales. La santé devient un enjeu public, et donc politique. La maladie n’est plus seulement une question individuelle, mais l’objet d’une politique sanitaire, qui associe le pouvoir politique et le discours expert des médecins.
Trois textes, de nature différente, permettent de distinguer trois registres de discours dans les années 1760. Le premier est le mémoire judiciaire des chirurgiens du Mans qui défendent leurs privilèges corporatifs contre l’exercice illégal de la chirurgie par un bourreau. Le deuxième est un écrit du commissaire Lemaire qui, tout en détaillant la politique policière de contrôle des charlatans, adopte une attitude pragmatique et tolérante au nom de l’utilité sociale des empiriques et de leur possible contribution aux progrès de la médecine. Le troisième, enfin, est L’avis au peuple sur sa santé de Samuel Tissot, qui conjugue ambition pédagogique et paternalisme éclairé, appelant le magistrat à protéger un peuple crédule et naïf contre un « fléau » plus meurtrier que les maladies elles-mêmes : les charlatans.
Dans les années 1780, cette rhétorique trouve des échos parmi les médecins de province qui écrivent à la Société royale de médecine (SRM) pour dénoncer des charlatans locaux, s’érigeant en public éclairé et civique et s’alliant symboliquement aux élites savantes parisiennes. Ces dénonciations visent aussi les magistrats séduits par les charlatans, ce qui met au jour les contradictions inhérentes au paternalisme éclairé. Parallèlement, l’essor de l’imprimé (affiches, libelles, presse d’annonces, journaux médicaux) brouille la frontière entre médecine savante et charlatanisme : les uns et les autres ont recours aux mêmes supports publicitaires, des remèdes douteux sont vantés dans des journaux savants, et la SRM peine à contrôler ces flux malgré la Gazette de santé, qui lui sert de relais, et les demandes de censure adressées au lieutenant de police Lenoir.
Le cours insiste ainsi sur un double mouvement. D’un côté, l’intégration de la santé dans une logique de biopolitique et de gouvernement des populations invite à accentuer la lutte contre les charlatans, mais révèle l’ambivalence des Lumières médicales, partagées entre la volonté de protéger et d’instruire la population et un paternalisme structurel qui place les médecins et l’État en position d’arbitres exclusifs du vrai et du faux en matière de soins. De l’autre, l’adaptation du charlatanisme à l’espace médiatique moderne rend plus floue la distinction entre « vrais » et « faux » médecins. Le charlatanisme cesse d’être seulement défini par la théâtralité et l’oralité pour investir l’espace de l’imprimé et des Lumières médiatiques. Au sein de ce nouveau marché de la santé s’entremêlent privilèges, secrets commerciaux, innovation thérapeutique et stratégies de réputation, au point que l’accusation de charlatanisme peut frapper aussi des praticiens légitimes trop présents dans la presse ou des promoteurs de remèdes spectaculaires.