Résumé
La géographie politique de l’Asie du Sud-Ouest a été transformée par des acteurs non étatiques au cours du deuxième quart du deuxième millénaire avant notre ère. Il s’agissait souvent de mercenaires ou de milices engagés au-delà des frontières des États territoriaux établis, qui consignaient rarement leurs actes eux-mêmes. L’écriture n’était pas très utile à de tels hommes, pas plus qu’elle n’était utile pour lutter contre eux. Leurs interventions ont contribué à balayer les structures d’autorité politique existantes et à constituer de nouveaux régimes, notamment le royaume du Mittani. Une fois ceux-ci formés, leurs architectes ont progressivement adopté l’écriture comme technologie pour exercer le pouvoir et l’autorité, suivant les pratiques des régimes antérieurs.
Nous observons nécessairement ces développements à travers des documents écrits, qui complètent les données archéologiques. Le pouvoir de l’éloquence est souligné dans le poème hourrite intitulé « Chant de la libération », dans lequel la proposition du roi d’Ebla est vaincue par les arguments d’un sénateur. Il est rare que les débats dans une telle enceinte soient consignés dans des documents de la pratique – sauf dans les cas où nous disposons d’une correspondance exceptionnellement loquace, comme à Mari – et si ce poème n’avait pas été transcrit par des scribes hittites, nous aurions difficilement pu supposer que l’Ebla du Bronze Moyen était gouvernée par un sénat. C’est toutefois la parole, et non l’écriture, qui a ému les esprits, mobilisé les armées et marqué l’histoire.
Sans documentation épistolaire, juridique ou littéraire suffisante, nous n’avons pas accès à la parole comme moteur du changement politique. Néanmoins, une perspective qui en tient compte peut aider à décrire les processus largement méconnus par lesquels des États de seconde génération comme le Mittani se sont formés en marge ou sur les vestiges des États qu’ils ont remplacés.