Résumé
Les « remèdes secrets » étaient au cœur de l’activité des empiriques et des charlatans au XVIIIe siècle. Nous les abordons aujourd’hui sous deux angles. D’une part, l’économie du privilège les inscrit au cœur de la société d’Ancien Régime plutôt qu’à sa marge. D’autre part, les autorités politiques et scientifiques cherchent à réguler et à contrôler leur commerce. La première perspective permet de réfléchir aux ambiguïtés du privilège d’entreprise, par lequel la monarchie déroge à ses propres règles en faveur de marchands de remèdes qui échappent au droit commun. C’est une situation que l’on retrouve à l’échelle européenne, notamment en Italie et en Allemagne, où la pluralité des normes juridiques produit un brouillage des réglementations et une concurrence entre le système corporatiste et les dynamiques marchandes. Partout, l’historiographie actuelle découvre la diversité des acteurs et la porosité des frontières. La catégorie d’« empirique » englobe une très grande variété de situations, depuis les marchands de remèdes ambulants jusqu’aux entrepreneurs innovants, actifs parfois à l’échelle européenne, qui mobilisent le langage des Lumières, produisent des attestations savantes et développent des stratégies de marque.
Dans un second temps, nous abordons la mise en place graduelle, en France, d’un contrôle monarchique sur les remèdes secrets, avec les commissions des remèdes secrets (1728, 1772), puis surtout avec la création de la Société royale de médecine en 1778. Grâce à une collaboration active avec la lieutenance générale de police et l’inspecteur chargé de contrôler les « empiriques », la Société, sous l’impulsion de Félix Vicq d’Azyr, contrôla presque sept cents recettes de médicaments ou de cosmétiques et en rejeta près de 90 %. Elle appliquait trois critères – innocuité, efficacité, nouveauté – et pratiquait parfois des analyses et expériences avant d’accorder ses autorisations officielles ou permissions tacites. Malgré un important travail de contrôle policier et d’expertise scientifique, le contrôle resta insuffisant : plusieurs charlatans étaient réticents à soumettre leurs produits, les autorités locales étaient peu coopératives, et il semblait difficile de lutter contre les vendeurs de remèdes sur le terrain de la publicité. En 1789, après une décennie de travail, la Société royale de médecine fit le constat d’un échec relatif : elle n’avait pas les moyens d’empêcher les empiriques dont les remèdes avaient été rejetés de continuer à les vendre et d’en vanter les mérites.