Résumé
En 1780, Louis-Sébastien Mercier publiait Le Charlatan ou le Docteur Sacroton, une comédie-parade. Un empirique y formait son gendre, en lui apprenant à haranguer le public et en faisant l’éloge du beau métier de charlatan. Cette pièce nous sert de fil directeur. Elle nous invite à revenir sur le pont Neuf, ce haut-lieu du charlatanisme parisien, et en particulier sur le cas du Grand Thomas, célèbre arracheur de dents qui fut une des figures du Paris populaire dans la première moitié du XVIIIe siècle, un miroir burlesque et carnavalesque de la souveraineté. Puis nous nous interrogeons sur la représentation des médecins et des empiriques au théâtre, notamment chez Molière.
Le Charlatan de Mercier hérite de cette tradition théâtrale, mais il la modifie en mettant au cœur de l’intrigue les ressorts de la séduction qu’exerce Sacroton. Le public est un collectif intimidant, pour le charlatan novice, mais facile à désacraliser, dès lors qu’on le réduit aux personnes qui le composent. Il peut être trompé et manipulé par l’éloquence du charlatan. La pièce de Mercier frappe par son ambiguïté : Sacroton est-il une satire de l’écrivain-philosophe, qui se prend pour l’héritier des orateurs antiques, ou une représentation empathique du médecin des pauvres ?
Cette ambivalence se retrouve dans de nombreux textes écrits par Mercier dans les années suivantes et sous la Révolution, consacrés au public, aux charlatans et aux faux devins. Mercier hésite entre la dénonciation pessimiste de la crédulité populaire et le rejet de l’arrogance des élites. Avec ironie, il moque le dédain à l’égard des charlatans : « Charlataner au bout du Pont-Neuf, cela est vil ; mais Charlataner au milieu des grandes sociétés savantes, cela devient presque respectable ; du moins, cela passe. »
Ce qui est en jeu, c’est la possibilité même de transformer la multitude populaire en un public, capable de s’instruire et de s’éclairer. Pour Mercier, la figure du charlatan permet de penser les ambitions et les limites de l’écrivain qui cherche à fraterniser avec le peuple, à s’adresser à lui sans condescendance, mais aussi à l’arracher à sa condition, à lui ouvrir les yeux au nom d’une exigence supérieure, la critique des préjugés et les progrès de la science.