Résumé
Le comportement économique des Romains, du moins des membres de l’élite romaine, était conditionné par leurs attentes sociales. La réputation avait autant de valeur que l’argent. Pour ce qui est des philosophes, une lettre de Cicéron à son ami Atticus, au sujet du recouvrement de sa créance en atteste (Lettres à Atticus, 16.15). Cette créance était toutefois d’une nature particulière : il s’agissait de la dot offerte à son ancien gendre, Dolabella, tribun frivole, désinvolte et endetté, qui avait divorcé d’avec sa fille juste avant son décès précoce. Après le divorce, du fait de la mort de Tullia, la dot devait être restituée au père. Mais Dolabella manquait à son obligation tandis que Cicéron se trouvait dans une situation financière complexe. Malgré cette urgente nécessité et la colère suscitée par le ralliement du tribun au camp de Marc Antoine, son pire ennemi auquel il consacrait alors les Philippiques, l’orateur garde le sens de la mesure. Dans sa lettre à Atticus, il révèle la prudence dont il compte faire preuve pour récupérer cette créance tout en répondant aux attentes sociales. De fait, le créancier qui tente trop vigoureusement de récupérer son bien est blâmé : il passe pour avide. Ne pouvant pas enjoindre directement les garants (sponsores) de Dolabella à payer sans mettre publiquement en cause sa bonne foi, il sauve les apparences en se tournant vers les mandataires (les procuratores) de son ancien gendre, chargés de gérer ses intérêts en son absence. Il s’agit d’un calcul risqué – il risque de perdre l’argent – mais qui offre l’intérêt de concilier les contraintes juridiques et morales. Quelques lignes du traité Des devoirs, rédigé à la même époque, reflètent toute la mesure de son choix :
S’il est convenable de donner avec libéralité, il ne l’est pas moins de demander sans dureté, dans toute espèce de contrat [...] il faut se montrer équitable et accommodant, [...] avoir pour les procès toute l’aversion qu’ils doivent inspirer, et je crois même un peu plus encore.
Des devoirs, 2.18
Nous ignorons si le plan de Cicéron a échoué ou a été couronné de succès : il mourra la même année que Dolabella, en 43 av. J.-C., un an après la rédaction de cette lettre.
Mais dans des circonstances similaires, si la ligne du philosophe est celle de la droiture morale, quelle est celle des juristes ? On pourrait s’attendre à ce qu’ils défendent au contraire la rigueur du droit. Pourtant, à la lecture d’un fragment de Gaius (D. 47.10.19), il apparaît que leurs vues sont semblables : s’adresser directement aux garants quand le débiteur est solvable est une offense et un délit (iniuriae).