Amphithéâtre Maurice Halbwachs, Site Marcelin Berthelot
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Résumé

Les Romains considéraient le luxe comme la cause d’une corruption morale et d’une grande instabilité politique – de leur déclin en somme. Morale et politique étaient bien plus liées qu’elles ne le sont aujourd’hui, et la première était au cœur de l’identité des élites romaines. Un éloge funèbre relaté par Pline l’Ancien en est particulièrement illustratif. Le défunt Lucius Metellus y est paré de dix vertus parmi lesquelles certaines relèvent des domaines privé et économique : l’accomplissement des devoirs d’un père de famille d’où découle un large prestige et l’acquisition d’une grande richesse de manière honnête. La richesse n’est donc pas blâmée pour elle-même dès lors qu’elle se distingue du luxe, cause de la corruption venue de l’étranger. En effet, pour Pline (Histoire naturelle, 33.149) comme pour Tite-Live (Histoire romaine, 39.6) le luxe comme le déclin proviennent d’Orient ; pour Salluste, de la disparition d’un véritable adversaire après la défaite de Carthage (Jugurtha, 41.2). La décadence du présent s’oppose à un passé fantasmé où les Romains étaient préservés du luxe et où régnaient la vertu comme la maîtrise de soi. Si l’on se fie à l’étymologie du terme, aux raisons morales et politiques de l’hostilité au luxe s’ajoute celle du contrôle psychologique : luxus peut être rapproché de l’adjectif « luxé », à savoir déboîté, mais aussi, dans la langue rurale, d’une végétation indisciplinée, qui a poussé de travers. Ainsi, le désir individuel de luxe écarte le citoyen de la norme sociale et, par conséquent, de la communauté.

On peut alors s’interroger sur le point de vue des juristes romains qui, en tant que « techniciens de la richesse », pourraient eux aussi avoir une conception de l’histoire sous l’angle de la croissance et de la corruption. Mais la technicité de leurs écrits laisse rarement entrevoir une idéologie personnelle. La perspective de leurs discours est le plus souvent celle d’un raisonnement juridique interne auquel la réalité externe demeure subordonnée. Pour avoir une meilleure idée de cette éventuelle perception subjective, un fragment du juriste Paul (Opinions, 3.4.7) offre une analyse morale de la loi des Douze Tables interdisant la prodigalité en ce qu’elle dilapide les biens familiaux et appauvrit les proches. Le prodigue dissipe ses biens à cause de sa dépravation et de son vice et, mettant en péril la chaîne de succession intergénérationnelle, il menace à terme la survie de la cité. Mais d’autres juristes comme Pomponius ou Celse sont plus neutres. Le premier, retraçant l’histoire de Rome, se concentre sur les innovations juridiques et institutionnelles et explique leurs transformations par la croissance financière et démographique de la cité (Pomponius, Enchiridion, D. 1.2.2.1). Le second, s’interrogeant sur l’intention d’un testateur au sujet d’un legs relatif à des ustensiles de ménage (suppellex) dont la portée est difficilement identifiable au regard de l’évolution des mœurs, se concentre sur la définition des termes (Celse, livre XIX des Digestes, D. 33.10.7.pr). Celse ne semble s’intéresser à ce luxe nouveau que d’un point de vue technique – il est plus important de prendre en compte la fonction des choses que leur matière – et sans porter de jugement moral. Ce n’est que par le biais des références qu’il fait à des juristes plus anciens, Labéon et Tubéron, qu’une pointe de nostalgie transparaît dans le texte de Celse.

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