Résumé
La notion de iustum pretium – le « juste prix » – est à la fois un problème central de l’Antiquité et un fil conducteur de la réception du droit romain dans l’Europe médiévale. Les trois dernières décennies ont ravivé l’intérêt pour la pensée économique pré-moderne et sa matrice religieuse, notamment franciscaine. L’œuvre de Pierre de Jean Olivi, au cœur d’une redécouverte, en offre une illustration exemplaire : son Tractatus de contractibus (à la fin du XIIIe siècle) interroge la moralité des actes marchands. Ce questionnement, qui accompagne la croissance urbaine et l’essor de l’économie marchande, s’enracine dans une culture juridique qui puise massivement au Corpus Iuris Civilis, redécouvert dès le XIe siècle, devenu socle de l’enseignement pour juristes civilistes et canonistes. Toutefois, une limite méthodologique persiste : l’historiographie incline souvent à ne considérer du droit romain que ce qu’en ont expressément retenu les médiévaux, alors que, pour ces derniers, le Corpus était un ensemble vivant, consulté dans sa globalité.
Au Moyen Âge, deux dossiers, étroitement liés, polarisent la réflexion : l’usure et le prix d’achat/vente. Thomas d’Aquin les articule explicitement (STh. IIª-IIae, q. 77, pr.), en opposant fraude dans l’échange et usure dans le prêt. La condamnation de l’usure se fonde sur une logique théologique : exiger plus qu’on a donné, c’est s’enrichir injustement aux dépens d’autrui et, plus radicalement, « voler » le temps, qui appartient à Dieu ; ainsi le Décret de Gratien (II, 14, 3, c. 1). Mais si l’usure relève du péché, le juste prix renvoie plutôt à l’équité contractuelle. Chez Thomas, l’arrière-plan aristotélicien est décisif : la justice (dikaiosynē) s’oppose à la pleonexia, l’avidité. La vente « trop chère » et le prêt à intérêt deviennent alors des formes de capture indue d’avantage. Dans le monde romain, l’empreinte aristotélicienne existe peut-être, mais l’angle est d’abord strictement juridique.
Pour comprendre le iustum pretium chez les Romains, il faut se replacer dans leurs contextes d’énonciation. Deux substantifs structurent la matière : pretium (résultat/valeur d’échange) et aestimatio (opération d’évaluation), souvent qualifiés par iustum ou verum. Surtout, la question du « juste prix » surgit très fréquemment hors de la vente : elle est d’abord judiciaire. Le procès romain aboutit, en cas de condamnation, à une somme d’argent : le juge doit en fixer la valeur. Ainsi, si un testament impose un legs portant sur une chose d’autrui et que la vente est impossible ou extravagante, l’héritier se libère par la iusta aestimatio (D. 32.14.2 Gai. 1 fideicomm.). Dans l’action de partage, le juge évalue au juste prix (D. 10.3.10.2 Paul, livre XXIII Sur l’édit). En matière de vol, la peine se calcule sur le verum pretium, non sur l’id quod interest (D. 47.2.50 Ulpien, livre XXXVII Sur l’édit). La loi Falcidia (40 av. J.-C.) – réservant au moins un quart de la succession à l’héritier – suppose elle aussi une évaluation « selon la vérité » (D. 35.2.42 Ulpien, livre XIV Sur l’édit). La loi Aquilia (286 av. J.-C.) pose le problème de l’estimation du dommage et inspire une formule appelée à durer, rapportée par Paul : la valeur des choses n’est pas déterminée ex affectione nec utilitate singulorum, mais « communément » (D. 9.2.33 Paul, livre II Sur Plautius), c’est-à-dire selon une mesure objective, largement partagée, et dégagée des attachements particuliers et de l’utilité singulière.
Cette objectivation ramène à l’expérience ordinaire des échanges : nier l’existence d’un prix « commun » reviendrait à contredire l’évidence. Dans la pratique, le prix ne se réduit pas à l’accord arbitraire de deux individus ignorants de la valeur vénale ; il résulte du faisceau des offres et demandes, de comparaisons et d’arbitrages répétés, produisant une moyenne courante. C’est ce médian que les juristes qualifient de iustum pretium ou verum pretium. Paul insiste encore : les prix varient selon le lieu et le temps – l’huile ne s’évalue pas de même à Rome et en Hispanie, ni en disette ou en abondance (D. 35.2.63.2 Paul, livre II Sur la loi Iulia et Papia) – ; Gaius étend l’observation au vin, à l’huile, au blé et même à l’argent, dont la disponibilité et les taux diffèrent selon les régions (D. 13.4.3). Les Romains disposent, en outre, d’un lexique économique précis : annona (production annuelle, puis prix des denrées) et caritas annonae (cherté par rareté) témoignent d’une conscience claire du lien entre pénurie et prix ; conversatio publica désigne la circulation des échanges, c’est-à-dire une figure abstraite du « marché ». Une loi de Julien (Code Théodosien, 14.3.2, an 362/363) ordonne ainsi que la taxe sur le porc en Campanie soit calculée d’après les prix constatés dans la publica conversatio locale, non selon ceux de Rome : le marché a une taille territoriale et une temporalité propres, que l’évaluation doit respecter.
Dans cette perspective, le juge romain n’invente pas la valeur : il la constate et la fixe en tiers impartial. L’aestimatio judiciaire vise un point d’équilibre – une valeur moyenne acceptable pour les parties – et s’adosse à l’observation des échanges effectifs. D’où l’insistance sur le communiter fungi, trop souvent mal compris par l’historiographie moderne : il ne renvoie pas à un contrôle communautaire normatif des prix, mais au prix courant tel qu’il résulte de transactions libres et répétées dans un lieu et un moment donnés. Parce que les marchés romains ne forment ni un « super-marché » unifié ni un espace homogène de circulation monétaire, mais une constellation de circuits locaux et interrégionaux interdépendants, la valeur est fondamentalement contextuelle ; elle peut varier fortement d’un terroir à l’autre, d’une saison à l’autre, selon l’offre, la demande et le pouvoir de négociation des cocontractants. Cela n’abolit pas le iustum pretium ; cela en précise les conditions de détermination.
Ainsi comprise, la notion romaine de juste prix n’est pas une spéculation morale plaquée sur l’échange : c’est une catégorie opératoire du droit, mobilisée en relation au procès, aux successions, à la responsabilité aquilienne et, bien sûr, à la vente. Sa réception médiévale l’a insérée dans un horizon théologico-moral – péché, équité, aristotélisme – sans en épuiser la portée juridique. Pour l’historien, l’enjeu est double : restituer la pensée romaine dans sa logique propre (où le pretium est valeur d’échange et l’aestimatio une opération d’objectivation menée par le juge) et mesurer, sur cette base, l’originalité des élaborations médiévales. Au bout du compte, le juste prix demeure cette valeur « moyenne » et « véritable » – iustum/verum pretium – que dégage la publica conversatio à travers le jeu des échanges. C’est parce que cette notion articule de manière sobre le droit, l’économie et la société qu’elle a traversé les siècles et conserve, aujourd’hui encore, une puissance explicative singulière.